Aimer Lire N° 7, août 2018
Quand l’écrivain devient un héros de roman

Quand l’écrivain devient un héros de roman

par Laurence Desbordes

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Poètes, philosophes de renom et auteurs en tout genre voient leur destin détourné. Eh oui ! Grâce à la magie de l’écriture, ils incarnent à leur tour des personnages de roman. Une rentrée littéraire riche en grandes plumes.

Lorsqu’un romancier devient, entre les mains d’un autre écrivain, un personnage de fiction, c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé. Ce double de papier garde, bien sûr, sa stature d’auteur, mais avec une vie différente de celle qu’on lui connaît. Il vit alors une existence parallèle dans laquelle, à son tour, il devient détective, agent secret, philosophe visionnaire, amoureux transi et parfois même héros indestructible.

Dumas père, roi du réseautage

Il est assez difficile de dater l’apparition de ce genre dans la littérature francophone, mais d’aucuns en attribuent la paternité à Alexandre Dumas père qui a célébré l’écrivain Charles Nodier à plusieurs reprises.Membre de l’Académie française et auteur, ce dernier est aujourd’hui fort peu connu. Pourtant, lors de la première moitié du XIXe siècle, il était estimé comme l’une des plumes les plus talentueuses et prolifiques de son époque sans pour autant être considéré comme une figure littéraire de premier plan. On se demande donc pourquoi Dumas l’a autant admiré, et ce au point de lui faire traverser grand nombre de ses œuvres et de lui accorder même un rôle non négligeable dans son roman La femme au collier de velours. Quelques esprits chagrins ou lucides arguent du fait que Dumas père était, en plus d’un écrivain, un homme de commerce, et que, grâce à l’entremise de Nodier, il a pu présenter sa première pièce de théâtre Christine (ndlr : écrite en 1828) à la Comédie-Française. L’auteur du Comte de Monte-Cristo était, aux yeux de certains, débiteur de Nodier. De ce fait, lui donner la parole dans moult romans était pour Dumas une façon de rembourser ses dettes morales vis-à-vis de l’académicien. Surtout, il s’agissait aussi d’un moyen habile pour s’autopromouvoir puisque Dumas plaça dans la bouche de Nodier des propos dithyrambiques à son égard. Jugez plutôt : «  Oh, mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin qu’il m’aperçut, du temps où je me portais bien, vous n’aviez en moi qu’un ami ; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme reconnaissant. […] Ce fut un de mes moments d’orgueil réel. Nodier, isolé du monde, Nodier ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense qui savait tout, Nodier me lisait et s’amusait en me lisant. » D’aucuns pourraient trouver cette tirade plus qu’audacieuse, mais Dumas ne prenait guère de risque puisque Charles Nodier avait déjà traversé le Styx lorsque le texte fut imprimé.

Des romanciers en haut de l’affiche

Plus récemment, on note un regain d’intérêt pour ce genre littéraire. Ainsi par exemple, Guillaume Prévost imagina en 2006, dans son Mystère de la chambre obscure, un polar au cœur duquel un enquêteur au nom peu commun, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins du grand Jules Verne. D’autres auteurs célèbres – comme Rudyard Kipling, Miguel de Cervantès ou Edgar Allan Poe – deviennent aussi des héros de récits dans des ouvrages qui ne sont pas des biographies romancées. En effet, même si à chaque fois l’histoire s’inspire de la vie de ces mythiques écrivains, elle ne fait qu’en absorber la substantifique moelle pour mieux imaginer ce qu’un pan de leur vie aurait pu être. Dans Le mariage de Kipling, François Rivière se penche sur le trio que représentait l’auteur du Livre de la jungle, sa future épouse Carrie Balestier et le frère de cette dernière Wolcott Balestier, sulfureux jeune agent littéraire américain. Autour de cette relation qui fit jaser et intrigua, Rivière imagine la part d’ombre de Kipling avec, pour toile de fond, le bruissement des crinolines et des fracs de l’Angleterre victorienne.

Avec Le barbaresque, Olivier Weber nous entraîne en Méditerranée en 1575 à la suite de Cervantès alors que ce dernier vient d’être capturé par des pirates et que, dans cette geôle à ciel ouvert, il tombe amoureux fou de la douce Zohra. La vie de l’écrivain espagnol étant pavée d’ombres, Weber s’en donne à cœur joie pour imaginer une romance historique quasi picaresque. Enfin, c’est de l’autre côté de l’Atlantique, dans Je vous apprendrai la peur, un thriller biographique, que nous plonge le Norvégien Nikolaj Frobenius. Nous sommes dans le sillage d’Edgar Allan Poe, de son pseudo-ami Rufus Griswold, critique littéraire influent qui sapait le travail de l’artiste dans son dos, et de Samuel Reynolds, un esclave qui applique à la lettre « écarlate » les écrits de Poe. On frissonne comme si on lisait Le double assassinat de la rue Morgue ou La chute de la maison Usher.

Nous devons aussi citer en exemple le fameux La carte et le territoire de Michel Houellebecq qui remporta pour ce livre le prix Goncourt en 2010 et dont la virtuosité n’a jamais été égalée. L’auteur imagine une histoire dans laquelle son héros, Jed Martin, artiste français à la dérive, se lie d’amitié avec un certain Michel Houellebecq, écrivain vivant en Irlande, et croise la route du fringuant Frédéric Beigbeder. Houellebecq, avec une maestria époustouflante, pousse le défi encore plus loin puisque dans ce cas, le romancier lui-même devient un héros de son propre roman.

Évoquons enfin, dans un autre style d’écrit tout aussi brillant, La septième fonction du langage de Laurent Binet. Sorti il y a trois ans, ce roman conjugue à la fois le polar, l’espionnage et la littérature en plaçant au centre de son histoire le philosophe, critique littéraire et sémiologue Roland Barthes. Renversé par une mystérieuse camionnette blanche, Barthes meurt des suites de ses blessures le 26 mars 1980 à Paris. Il n’en fallait pas plus à Binet pour imaginer que le sémiologue avait fait une découverte gigantesque et que l’on a essayé de le faire taire. Il est vrai qu’avant sa mort, Barthes travaillait sur la fonction performative du langage, théorie selon laquelle il suffit de dire quelque chose pour que cela devienne réalité. Imaginez si les services secrets de n’importe quel pays arrivaient à s’approprier une telle découverte… C’est ce que Binet conjecture en tricotant un univers peuplé d’intellectuels français et d’espions à la solde du mal. Cela donne une œuvre érudite dans laquelle on peut essayer de comprendre la sémantique mais aussi la philosophie du maître Barthes et du non moins célèbre Foucault.

Laurent Binet - La septième fonction du langage

Les poètes inspirent la rentrée littéraire 2018

En cette fin d’été, alors que les écoliers préparent leur sac, trois monstres de la littérature reprennent vie dans des romans un peu, beaucoup ou pas du tout biographiques, mais ayant pour personnages des auteurs qui ont changé le visage de la littérature. J’aimerai André Breton est une histoire d’amour entre Chance Salvage, une jeune fille imaginée par Serge Filippini, et le chantre du surréalisme. À travers ce portrait de femme enflammée, on côtoie un André Breton en fin de vie, mais aussi tout son univers composé de Élisa Breton (née Bindorff) son épouse, Philippe Soupault, Radovan Ivšić, Aragon, l’astrologie, etc.

Le roman est surtout l’occasion pour Filippini de réécrire une version de L’amour fou, mais vécu cette fois par une femme. C’est adroit, romantique à souhait et totalement surréaliste!

Moins connu que Breton, même s’ils se sont fréquemment côtoyés, Roger Gilbert-Lecomte est mis à l’honneur dans La bonne vie, le dernier roman de l’écrivain genevois Matthieu Mégevand. Cette biographie romancée nous fait fusionner avec l’âme créatrice et incandescente de Gilbert-Lecomte qui s’éteignit à 36 ans confite dans une consommation démentielle de drogues et d’alcool.

En parlant de spiritueux, René Guitton plonge sa plume dans l’absinthe pour rédiger une fiction biographique ayant pour fil directeur la relation entre Rimbaud et Verlaine sur fond de la guerre de 1870 et de la Commune. Arthur et Paul, la déchirure est un vrai joyau pour les amoureux de littérature du XIXe siècle épris de sentiments fougueux.


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