Aimer Lire N° 8, mai 2018
Portrait d'un peintre

Portrait d’un peintre

par Dominique Droz

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Le peintre suisse Ferdinand Hodler est à la fête puisque cette année sont célébrés les 100 ans de sa disparition. C’est l’occasion pour les musées helvètes d’exposer les œuvres de cet artiste symboliste souvent oublié.

Hodler connut une enfance et une adolescence parsemées de deuils qui lui donnèrent très vite conscience que la vie était très fragile. Son beau-père peintre décorateur lui ouvrit tôt les portes de la création puisqu’à 12 ans le jeune Ferdinand reprit l’atelier dudit beau-père tout juste décédé de la tuberculose.

Après avoir terminé son apprentissage, il quitte Berne et ses fantômes pour rejoindre à pied la ville de Genève dans laquelle il s’installera jusqu’à la fin de ses jours. Il s’oriente alors vers le réalisme suisse pour avoir très tôt côtoyé des artistes tels qu’Albert Anker, Rudolf Koller ou Alexandre Calame. Cependant, son voyage en Espagne lui ouvrira les yeux et le fera quitter les teintes terreuses pour s’ouvrir à la couleur : jamais vive, plutôt pastel, à l’exception des noirs profonds que l’on retrouve dans son œuvre la plus célèbre La nuit. Cette composition grandiose fit forte impression au Salon du Champ-de-Mars à Paris en 1891 et permit enfin à Hodler d’entrer dans la cour des grands artistes symbolistes français ; cela lui ouvrit la porte du peintre Pierre Puvis de Chavannes qu’il vénérait.

tableaux La nuit Holder

Cette grande toile réalisée entre 1889 et 1890 avait, avant d’être exposée en France, scandalisé Genève et ses artistes. Que dégageait donc ce tableau pour susciter autant de réactions? On y voit des corps, nus ou légèrement couverts, d’hommes et de femmes endormis et allongés à l’horizontale. Au centre, Hodler se représente réveillé et apeuré par une ombre noire qui ne peut être que la mort. Le parallélisme des chairs, la nudité des femmes et les angoisses palpables du peintre face à la grande faucheuse personnalisée sous un drap noir mais surtout le fait que, dans le même tableau, Hodler évoque à la fois sa femme et sa maîtresse ont donné un mélange explosif et sulfureux qui fit l’admiration des uns et provoqua le courroux des autres.

Retour sur les années genevoises de Ferdinand Hodler

RTS – le 20/01/2018

Après La nuit

La disposition de ces corps en bandes parallèles évoque la composition d’autres tableaux de l’artiste, notamment Paysage des Alpes (La vision) : des langues de terre, de montagnes et de ciel, les unes au-dessus des autres, et au centre l’élément marquant, la couleur sombre qui fait masse.

Quelques années plus tard, l’objet central aura totalement disparu pour mieux laisser le ciel faire écho au sol dans un gris bleu évanescent tendant vers l’abstraction comme on peut le voir dans Le lac Léman vu de Chexbres.

Entre les premiers et les derniers tableaux d’Hodler qui sont des « vues suisses » représentant à ses débuts les montagnes bernoises et, à la fin de sa vie, ce lac Léman qu’il adorait tant, le peintre s’est imposé aussi comme un grand portraitiste. On peut même dire qu’il était un portraitiste avant-gardiste ou en tout cas novateur. Il aime mettre en scène des personnages de la vie quotidienne tels que le fameux Bûcheron, L’étudiant à Iéna, la danseuse Giulia Leonardi ainsi que des poètes et des critiques qui l’ont soutenu comme Gertrud Müller ou Mathias Morhardt. Plus révolutionnaires encore sont les tableaux appartenant au « cycle de Valentine » qui sont sans équivalent dans l’histoire de l’art. En effet, cette série de portraits révèle Valentine Godé-Darel, la maîtresse préférée de Hodler, à l’agonie en train de s’éteindre peu à peu – elle est atteinte d’un cancer. C’est un véritable témoignage sur l’avancée de la maladie. Le peintre ira même jusqu’à représenter, en 1915, la jeune femme sur son lit de mort. Il s’agissait pour lui d’une manière de lutter contre cette fossoyeuse qui, depuis l’enfance, lui a arraché ses parents et tous ses frères et sœurs, de lui faire un pied de nez pour lui signifier que l’art est plus fort qu’elle.

Le Musée Rath de Genève consacre une exposition d’environ 100 tableaux à la notion de parallélisme dans l’oeuvre pictural d’Hodler. A découvrir du 20 avril au 19 août 2018.
Plus de détails sur le site du Musée Rath


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