Aimer Lire N° 7, août 2018
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Maylis de Kerangal. À l’origine du trait

par Laurence Desbordes

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Après le fabuleux succès de Réparer les vivants, Maylis de Kerangal revient au cœur de l’actualité littéraire avec Un monde à portée de main, un roman intense sur la naissance de l’art et de l’amour.

Maylis de Kerangal n’aime pas faire attendre : c’est donc le pas vif que l’écrivain traverse la rue des Trois-Bornes, dans le 11e arrondissement de Paris, pour rejoindre Les petites indécises, un de ces cafés alterno-bio-bobos qui fleurissent sur le pavé de la capitale française. Malgré un joli minois aux yeux bruns pétillants, des pommettes hautes et un grain de beauté qui ponctue le dessus de sa bouche, le premier adjectif qui vient à l’esprit lorsqu’on discute avec la juvénile quinquagénaire est «cérébrale ». L’auteure aime les mots pour leur poids, ne dit rien à la légère et vit dans un monde où la phrase est une autoroute propice au rêve et l’imaginaire. Avec son dernier opus, Maylis de Kerangal nous transporte dans l’univers de Paula Karst, une jeune femme qui se lance dans l’étude du trompe-l’œil. Une balade au fil du temps et de la peinture qui nous projette aux confins de l’art. Discussion aux couleurs ardentes.

• Quelle est la genèse de vos romans?

Je pars le plus souvent d’une émotion, d’un événement qui m’accroche ou du désir de travailler un style littéraire. Pour Naissance d’un pont, j’avais envie d’écrire une sorte d’épopée contemporaine, au sens littéraire du terme, c’est-à-dire un récit dont le moteur narratif est vraiment l’action. Pour Réparer les vivants, c’était plutôt la chanson de geste avec l’idée de compter un haut fait. J’écris aussi à partir de lieux, j’aime les mettre en tension. En partant de choses assez générales, je finis par les incarner. Réparer les vivants, c’est un livre que j’ai écrit dans le sillage de la mort d’un proche. Il y a une émotion qui rencontre un désir de travailler sur des questions existentielles : qu’est-ce que mourir? Quand est-ce que l’on est vraiment mort? Au final, cela prend finalement la forme de ce roman sur une transplantation cardiaque.

Bande annonce du film « Réparer les vivants » réalisé par Katell Quillévéré

• Pour votre dernier roman, Un monde à portée de main, quelle était votre envie de départ?

Tout d’abord, je dois dire que c’est un livre dont j’avais entamé la rédaction avant Réparer les vivants, mais un décès a fait que je l’ai abandonné pour le reprendre beaucoup plus tard. Je souhaitais me retrouver au contact de ce temps d’avant l’histoire, ce temps d’avant l’écriture. Cela fait longtemps que j’explore cette forme d’archaïsme dans mes textes. Il y a toujours des moments où mes narrations très contemporaines entrent en friction avec le temps de l’archaïsme. C’est par exemple la présence des Indiens dans Naissance d’un pont. Ils vivent dans cette forêt où le temps n’existe pas. Dans Réparer les vivants, l’archaïsme est lié à l’Antiquité, au chant de «belle mort », aux rituels funéraires, à la manière dont on va inscrire la mémoire d’un défunt dans la mémoire collective. Pour Un monde à portée de main, je souhaitais revenir à la naissance de l’art, à la préhistoire, à Lascaux. Dans ce roman, je trace un chemin qui équivaut à dépouiller la peinture de tout discours pour finalement revenir au geste de la main.

• Est-ce qu’il y a une part autobiographique dans vos livres?

J’écris des fictions où j’essaye d’apparaître. Cependant, j’ai besoin de passer par une forme fictionnelle pour être présente. Je ne parle pas directement de moi. Dans ce texte-là c’est la même chose, mais il y a néanmoins des motifs autobiographiques plus forts que d’habitude qui viennent de mon enfance, de ma jeunesse. Il est vrai aussi que conduire ce texte avec un personnage unique, ce que je n’avais jamais fait auparavant, aide à renvoyer quelque chose de moi.

« Ce que j’aime par-dessus tout, c’est écrire des livres, des fictions.  »

• «Je ne veux pas être peintre, je veux peindre » est une phrase prononcée par Paula Karst, l’héroïne de votre dernier livre. Toutefois, c’est aussi Maylis de Kerangal qui s’exprime à mots couverts sur l’écriture, n’est-ce pas?

*Sourires* J’essaye d’être extrêmement loyale. Je suis heureuse d’être écrivain et, si l’on me demande ce que je fais dans la vie, je trouve ridicule de tourner autour du pot. Je suis écrivain. Je gagne ma vie comme cela. Mais si vous voulez, pour moi, être écrivain, cela renvoie à un statut social, à une classe dans la société, une position qui engage une vie publique ainsi qu’une parole publique sur la littérature et sur son travail. Or, moi, ce que j’aime par-dessus tout, c’est écrire des livres, des fictions, et c’est vrai que cette part de ma vie est montée en puissance et occupe aujourd’hui une place énorme. Il ne s’agit absolument pas de dédaigner le statut d’écrivain mais il n’est pas premier en ce qui me concerne. En ce sens, oui, Paula parle pour moi : elle veut peindre comme artiste ou comme artisan, comme moi je veux écrire. Il y a dans cette phrase quelque chose de fort qui fait écho en moi.

• Dans vos livres précédents, il y a toujours une notion de groupe, que l’on ne retrouve pas dans Un monde à portée de main…

Je souhaitais me réinventer et ne pas prendre le collectif comme personnage principal. Là, Paula est devant : on la suit, elle se transforme, elle apprend le monde. Je souhaitais mettre cette fille au premier plan : resserrer la focale autour d’un visage, d’un être, comprendre ce qu’il peut avoir dans la tête mais aussi le regarder, le suivre, l’escorter – que l’on soit dans son sillage. Cela m’a permis de voir à quel point ce n’était pas évident de créer des personnages de roman qui ont des vies, des sentiments. Je trouve cela assez vertigineux. Il faut que l’on y croie.

• Quel est exactement votre rapport à la littérature aujourd’hui ?

Adolescente, je lisais Balzac, Zola, Flaubert – bref, ce que l’on lit à cet âge-là – pour connaître le monde et comprendre les états psychologiques que je traversais. La lecture éclairait ma vie et, inversement, la lecture éclairait le monde pour moi.

Ce qui me magnétise et m’émerveille, c’est ce lien au langage qui se construit dans un livre. Je lis beaucoup pour explorer des langues, pour comprendre les rapports que l’auteur entretient avec le langage. Mais il n’y a pas que cela. J’ai aussi un rapport très simple au livre. J’aime que l’on me raconte une histoire. Je suis très attachée à l’aspect antique du récit, le moment où les aèdes venaient devant des assemblées raconter des choses en lien avec la communauté. Ce qui est merveilleux avec la littérature, c’est qu’elle construit du commun. Un livre n’est pas le même pour tout le monde, il est singulier pour chacun. C’est un objet magique qui nous raconte une histoire mais que nous entendons tous autrement parce que le rapport à la langue de l’auteur nous transporte différemment. C’est vrai que dans ce livre, j’explore mon propre rapport à la fiction, ces formes de faux qui nous donnent accès à des histoires et des sentiments auxquels nos vies ne nous donnent pas accès. Pour moi, le roman, c’est aussi cela.

• L’école où votre héroïne Paula apprend l’art du trompe-l’œil existe réellement à Bruxelles, mais la vôtre n’est pas exactement à la même adresse puisqu’elle est décalée au 30 bis rue du Métal au lieu du 30, pourquoi ce mini-décalage?

En fait, je voulais faire un signe délicat à la personne qui dirige l’Institut supérieur de peinture Van Der Kelen-Logelain et qui est connue dans le monde entier, mais je souhaitais aussi mettre une distance entre mon travail de fiction et cette école. J’ai un rapport à la fiction qui est assez défini et ce roman n’est pas un livre documentaire sur l’institut! Placer ce dernier au 30 bis était une façon de me tenir à distance et de me sentir beaucoup plus libre. J’ai finalement fait une copie de cette école où l’on apprend à peindre des faux marbres, des faux bois. Après il se peut que j’en aie fait quelque chose de très proche de la réalité par instinct, par déduction… mais ça, c’est une autre histoire…

• Le vocabulaire de tous vos ouvrages est à la fois technique et poétique. Comment réussissez-vous ce tour de force?

Dans Un monde à portée de main, c’est encore plus flagrant, car le nom des bois, des marbres ou des peintures relève d’un vocabulaire technique qui possède en même temps une très grande force poétique. C’est vrai que j’ai un intérêt pour le monde du travail dans la littérature et, pour chaque roman, je réanime et réenchâsse un lexique professionnel – ce qui est assez inhabituel, je pense, chez les écrivains.

• Vous avez travaillé chez Gallimard et vous êtes occupée de guides de voyage. C’est là qu’est née votre volonté d’écrire?

Pas vraiment. J’ai travaillé chez Gallimard comme éditrice de guides de voyage entre 24 et 30 ans. C’était une période assez exceptionnelle. J’ai adoré ce travail qui était de composition, qui avait trait à l’idée de créer un livre à partir de textes commandés ou réécrits. Cela a nourri chez moi un tempérament documentaire assez fort. Avec Naissance d’un pont, Réparer les vivants et ce dernier roman, je ne peux que me rendre compte que j’avais ce goût de l’investigation et de la recherche bien avant celui d’écrire. La documentation n’est jamais un but en soi, elle nourrit juste l’imagination. Pour moi, connaître, c’est tisser, imaginer des analogies, des réseaux, des comparaisons ou des échos entre les choses. L’envie d’écrire à proprement parler est arrivée plus tard.

• Votre premier livre, Je marche sous un ciel de traîne, a été rédigé à l’étranger. Vous avez besoin d’être à l’écart du monde pour écrire?

Je ne suis pas allée aux États-Unis pour l’écrire. Ce qui s’est passé là-bas est du domaine de l’inattendu. Il se trouve que j’avais un lieu, du temps, et que je venais de quitter Gallimard pour suivre mon mari outre-Atlantique. L’écriture était une suite logique. Sinon, en règle générale, j’ai besoin de m’isoler. D’un côté, il y a ma vie de famille avec mon mari et mes quatre enfants et, de l’autre, mon travail qui doit être dissocié de l’endroit où je vis. J’écris dans une chambre de bonne qui est à trois stations de métro de la maison. C’est mon bureau sous les toits dans lequel je me nourris des fastes de la solitude comme dirait Hubert-Félix Thiéfaine. Cette pièce m’est devenue indispensable; elle fait complètement partie d’un système d’écriture. C’est une sorte de thébaïde dans laquelle on se retire dans le silence et la concentration. Elle est d’autant plus nécessaire maintenant que ma vie a été agitée ces derniers temps. Être tout le temps dans un mouvement collectif ne me correspond pas, j’ai un besoin de solitude aussi. En fait, j’aime cela.

• Vos phrases possèdent indéniablement un rythme… Écrivez-vous en musique?

Non. Pour moi, la musique c’est celle de la langue. Je trouve compliqué d’écouter des sons quand on écrit. Cela peut faire un effet Larsen. En revanche, j’écoute très souvent de la musique lorsque je fais des pauses ou avant de me mettre à travailler. Dans mes romans précédents, je citais toujours des morceaux. Là, je préférais me concentrer sur le rythme de la phrase, la question des voix, de l’acoustique et sur le phénomène de réverbération propre au texte et à l’histoire. C’est en entendant l’écho d’une pierre lancée dans une cavité que l’idée d’explorer la grotte de Lascaux prend forme dans la tête de huit gamins. Pour moi, la seule musique du livre serait celle de ce caillou qui tombe dans le trou.

« Ce qui est très prégnant à Lascaux, c’est que cette grotte est composée comme un tableau. »

• Vous dites que Lascaux, c’est la naissance de l’art?

C’est vrai qu’il y a Chauvet et Lascaux. Il existe peut-être d’autres grottes plus anciennes, mais Lascaux et ses peintures sont regardées comme le moment où les hommes ont représenté le monde avec l’enjeu de la beauté et en stylisant les formes. Ce qui est très prégnant à Lascaux, c’est que cette grotte est composée comme un tableau. Il y a une forme de scénarisation et a un rapport très fort avec la pensée symbolique.

Je ne dis pas que Lascaux représente la naissance de l’art au sens strict. Cela serait stupide. Cependant, Lascaux est un des foyers dans lesquels on fait face au moment précis où l’homme a représenté le règne animal. Il y a là quelque chose qui touche à la beauté, au mouvement, à la vie, à l’émotion artistique… C’est un émerveillement assez violent. Je suis donc convaincue du fait que c’est l’un des foyers où l’on peut observer la naissance de l’art.

• Même si c’est un roman, Un monde à portée de main reste ancré dans la réalité. Vous parlez notamment des événements de Charlie Hebdo. Pourquoi ce besoin?

Je visualise ce 7 janvier 2015 comme celui de l’assassinat de dessinateurs. On vit sur une planète où des hommes détruisent des images et d’autres en recréent en lieu et place de ce qui n’est plus accessible – le fac-similé de Lascaux a été livré en novembre 2016, presque deux ans après les attentats. Mon projet de rédaction autour de la naissance de l’art et de ces traits gravés dans la grotte s’est retrouvé télescopé avec la mort violente de ces dessinateurs. La littérature, et prioritairement le roman, nous permet de parler du monde sans passer par l’actualité.

• Vous avez 4 enfants, et vous avez écrit 15 livres dont 10 romans… votre vie paraît très bien remplie!

J’ai essayé de tisser l’écriture avec la vie. Je considère, mais je tiens à préciser que cela ne vaut que pour moi, que l’expérience des enfants a joué comme moteur au désir d’écrire. Plus j’avais ces gestes quotidiens à faire en m’occupant de mes enfants, plus j’avais envie d’écrire. J’ai besoin que tout soit très chargé pour avancer. Mes romans sont des livres hyperactifs, avec des gens qui font des choses, qui voyagent, etc. Cela reflète un tempérament. Le fait de vivre avec mes enfants a accru en moi le désir de dégager du temps pour écrire et d’exister par moi-même. Cela m’a ramenée à l’urgence de construire une vie qui serait la mienne. Si j’avais tout mon temps sans aucune contrainte, je serais fragilisée car j’adore rêvasser. J’ai un rapport délicat à la nonchalance. Quand j’écrivais sur les glandeurs de Corniche Kennedy, je les enviais.

Par moments, je me vois comme une espèce d’athlète du quotidien. Cette faculté de composer le temps est probablement liée au fait d’être une femme et une mère. J’ai aussi un côté qui se réjouit d’avoir du travail. J’aime l’action et être dans le faire.

• Est-ce que cela a été facile de tourner la page de Réparer les vivants?

Je pourrais avoir une vie d’écrivain juste avec ce livre, et ce sans avoir besoin d’en écrire de nouveaux. L’accueil de cette histoire a été singulier. Réparer les vivants a fait le grand écart entre les milieux intellectuels et celui, plus vaste, des lecteurs. C’est comme si un film d’auteur faisait beaucoup d’entrées. Le livre a été attrapé par tous les bouts, de tous les côtés. Il a inspiré des artistes, une cinéaste, deux dramaturges… Il a été traduit dans une trentaine de langues et un colloque sur mon travail a été donné à l’université. Écrire Un monde à portée de main m’est apparu comme indispensable dans le sens où j’avais envie de renouer avec le roman. Être à la fois la même et une autre. J’étais animée par une envie de me déplacer, d’arriver avec d’autres choses. Je voulais éviter de gagner ma vie en vivant sur des acquis et écrire des textes de commandes, faire des conférences, etc. C’est vrai que lorsqu’un de vos textes prend toute la place et éclipse les autres, on se sent fragilisé. La notoriété opacifie ce que vous êtes réellement. C’est donc pour toutes ces raisons que j’ai décidé de retourner aux fondamentaux.

Ecoutez une masterclasse de Maylis de Kérangal, enregistrée en juin 2017 à la BnF


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