Livres Voyageurs

Livres voyageurs

par Mathilde de Ducret

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Des voyageurs qui écrivent, des livres qui font voyager : la saison est à l’évasion, une évasion d’encre, de sensations et de découvertes enivrantes.

L’humain a toujours aimé se raconter par-delà les frontières et les mers. Pour laisser une trace, pour partager ses découvertes, pour prouver que l’ailleurs est toujours plus étonnant. C’est donc lorsque des navigateurs tels que Christophe Colomb ou cinq ans plus tard Amerigo Vespucci, fendent les mers et découvrent de nouvelles terres, qu’apparaissent les premiers récits de voyages. Publié en 1507, les écrits du marchand florentin regroupés sous le titre de Mundus Novus, sont illustrés d’un sublime planisphère dessiné par Martin Waldseemüller. Sont représentées les terres nouvellement découvertes. En hommage à Vespucci qui a su rendre compte de ce nouveau monde de manière talentueuse, le cartographe allemand baptise le continent: America. L’ouvrage imprimé a tellement de succès qu’il en devient l’un des premiers best-sellers européens. Septante ans plus tard, c’est autour de la France d’éditer un récit de voyage. Il a été rédigé en 1578 par Jean de Léry, un cordonnier français qui rejoint Calvin à Genève et embarque avec treize autres Genevois vers ce que l’on appelait à cette époque la France Arctique (le Brésil actuel). Le but est d’établir une Église réformée aux côtés de l’Église catholique. Toutefois, les Français ne l’entendent pas ainsi et les disciples de Calvin doivent fuir auprès des Tupinambas, des Indiens anthropophages. Admiratif de ce peuple tout en n’adhérant ni à leur paganisme ni à leur cannibalisme, Léry, une fois rentré en France, décide de conter cette expérience de dix mois. À leur sortie, les écrits de Jean de Léry ont énormément de succès et sont par exemple repris par Montaigne qui s’attarde surtout, dans son essai Des cannibales, sur l’anthropophagie. Pourtant, le livre finit par tomber dans l’oubli jusqu’à ce qu’il soit ressuscité par Claude Lévi-Strauss et loué dans Tristes Tropiques. Autre auteur tombé sous le charme de cette histoire, le romancier Jean-Christophe Rufin s’en inspira pour son Rouge Brésil, prix Goncourt 2001.

Sur les traces des Britanniques

Cependant, les plus enclins à narrer leurs escapades sont les Anglo-Saxons. En tête de file, citons le fameux Bruce Chatwin qui, après un voyage de six mois sur les terres de la pointe méridionale de l’Amérique du Sud, publia le sublime En Patagonie qui le hisse au sommet des plus grands auteurs de littérature de voyage. Suivirent d’autres périples et d’autres livres comme Le chant des pistes ou La sagesse du nomade.
Il s’éteignit en 1989 et demanda que ses cendres soient dispersées auprès d’une église orthodoxe du Péloponèse, à deux pas de la demeure de son ami Patrick Leigh Fermor, un des écrivains voyageurs les plus connus de la planète. Personne n’a oublié Entre fleuve et forêt qui, paraît-il, est en passe d’être réédité. Moins connu en France que son camarade Chatwin, Fermor est néanmoins considéré outre-Manche comme le maître incontesté de ce genre littéraire. Ses romans Les violons de Saint-Jacques et Un temps pour se taire sont autant de classiques qui ressemblent à nuls écrits publiés jusqu’à ce jour car ils mêlent marche, découverte de paysages, méditation et recherche sur le monachisme chrétien.

Je voyage donc je pense

Grande voyageuse devant l’éternel, l’exploratrice franco-belge Alexandra David-Néel a fait couler beaucoup d’encre. Cette journaliste, cantatrice et tibétologue féministe, fut la première femme européenne en 1924 à séjourner au Tibet. Avec Dans les pas d’Alexandra David-Néel, Éric Faye et Christian Garcin retracent le parcours de celle qui se déguisa en mendiante pour franchir à pied quatre mois durant les mille huit cents kilomètres qui séparent la capitale du royaume du Tibet au Yunnan, une province du sud-ouest de la Chine. Au-delà de l’intérêt du périple, le livre de Faye et Garcin confirme ce que l’on savait déjà : marche, méditation, retraite et parfois lecture sont absolument indissociables, et ce même à l’ère d’Internet.

Marchez dans les pas d’Alexandra David-Néel…

Ceci est confirmé par les écrits de Sylvain Tesson, projeté sous les feux du succès grâce à son superbe essai autobiographique Dans les forêts de Sibérie. Cependant, les récits précédant sa retraite au fin fond de la Russie sont tout aussi passionnants comme sa traversée du Bhoutan au Tadjikistan en passant par le Tibet. L’axe du loup constitue une autre pépite dans l’existence et la bibliographie de ce voyageur impénitent. Dans cet opus, Tesson part sur les traces de Slawomir Rawicz qui, avec quelques complices, s’est évadé en 1939 d’un goulag de Sibérie pour rejoindre Calcutta à pied.

Disciple avéré de Tesson, le jeune géographe de formation Cédric Gras sort un huitième récit de ses tribulations, Saisons du voyage, dans lequel il s’interroge sur les différentes façons de découvrir la planète bleue au XXIe siècle. C’est bref, concis et intelligent.

Beaucoup plus âgé, Bernard Ollivier raconte dans ses ouvrages sa route de la Soie et les douze mille kilomètres qu’il a parcourus à pied de la Turquie à la Chine. Il pensait ne plus retailler la route, pourtant, à 75 ans, le revoilà sur les chemins de France et de Turquie pour conclure son circuit soyeux et faire le trajet complet depuis son habitation lyonnaise jusqu’à Istanbul.

La boucle est bouclée avec ce quatrième volume de Longue marche. On ne peut s’empêcher d’avoir en tête aussi le très joli Kwaï de Vincent Hein qui part, le long des berges de la mythique rivière Kwaï et de son non moins notoire pont, à la recherche de ses soirées d’enfance passées devant le célèbre film de David Lean.

Il est impossible de clore cet article sans parler du grand Nicolas Bouvier que tous les lecteurs passionnés d’ailleurs décrivent comme l’écrivain-voyageur épris de zénitude. Paru en 1963, le premier livre du Genevois, L’usage du monde, est devenu une sorte de bible pour tous les auteurs globe-trotteurs. Que dire aussi de sa Chronique japonaise, une évasion littéraire jamais égalée au pays du Soleil Levant? Que du bien, voire de l’excellent.


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