Aimer Lire N° 8, août 2018
L'histoire vue d'ailleurs écrit par Constance Sereni - AimerLire

L’histoire vue d’ailleurs

par Constance Sereni

Partager cet article

Et si l’Europe n’était pas au centre du monde? C’est la question que posent plusieurs ouvrages en cette rentrée 2018. Cette vision de nos civilisations remet en cause beaucoup d’idées reçues et inculquées. À vos boussoles!

Pour Peter Frankopan qui vient de sortir son remarquable opus, Les routes de la soie, le berceau de la civilisation n’est pas le bassin méditerranéen. Pour lui, il s’agit de la mythique route de la soie, lieu d’échanges commerciaux et culturels, creuset des religions, des empires et des civilisations. L’histoire dite transnationale ou connectée – autrement dit « l’histoire à parts égales » dont parlait Romain Bertrand dans son ouvrage éponyme de 2011 – s’intéresse aujourd’hui à cette thématique.

En effet, l’histoire dite traditionnelle a souvent été un « récit égoïste » centré sur un seul groupe, comme l’a démontré Sanjay Subrahmanyam, auteur de Comment être un étranger. Pourtant, l’histoire a malgré tout toujours eu besoin de reconnaître la présence d’autrui, ne serait-ce que dans les marges. Toutefois, rendre à cet autre la place qu’il devrait occuper en faisant une histoire parallèle et non plus centralisée demande une rigueur toute particulière : une rigueur face aux sources tout d’abord, qui implique souvent d’exploiter des documents en plusieurs langues, mais aussi une rigueur méthodologique face aux concepts centraux de l’histoire occidentale. Il s’agit de déplacer le point de vue afin que l’autre ne soit plus perçu comme périphérique mais comme un sujet à part entière.

L’étude des cartes non européennes illustre à merveille ce déplacement. Dans l’ouvrage de Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès, Le monde vu d’Asie, un simple regard permet en effet de changer de point de vue : une carte chinoise place la Chine à l’endroit le plus naturel pour l’Empire du milieu, en plein centre, et non dans un quelconque Orient relégué aux marges. En outre, les cartes permettent de briser des concepts et des catégories fortement ancrés dans nos esprits. Là où, par exemple, on aurait tendance à imaginer une Europe expansionniste et une Asie fermée, mystérieuse, qui serait la cible des désirs, des fantasmes et des tentations coloniales, l’étude de la cartographie asiatique montre une réalité beaucoup plus trouble où les zones de contact et de flux sont bien plus importantes que les frontières. Elle démontre aussi une connaissance sophistiquée du monde et un intérêt pour ces pays lointains et exotiques que sont la France, l’Angleterre et l’Espagne. Les habitants de ces pays, leurs mœurs curieuses ainsi que leurs habits étranges font tout autant rêver que le fait l’image des mandarins chinois ou des mousmés japonaises en Europe.

Même la modernité n’est pas forcément l’apanage de l’Occident. Parlant du Japon, l’historiographie traditionnelle a souvent évoqué un retard, un manque – comme si le Japon avait été une sorte de belle endormie attendant pour s’éveiller à la modernité et à la civilisation le baiser des canonnières américaines du commodore Perry qui, en 1853, forcent l’archipel nippon à sortir de son isolement… La réalité, comme l’a montré Pierre-François Souyri dans Moderne sans être occidental, est toute autre. Si le Japon a été capable, avec une rapidité remarquable, de s’adapter à l’ouverture forcée de ses ports et de s’engager après la restauration Meiji dans une modernisation exceptionnelle, ce n’est pas seulement parce qu’il a enfin accès au modèle occidental. En effet, à cette époque, il existe déjà au Japon une pensée construite autour des choses de l’État et une proto-industrialisation sous la forme d’un artisanat de masse très développé qui permettent au pays du Soleil-Levant non de singer l’Occident mais de mettre sur pied des stratégies pour répondre à la menace qu’il constitue. Un slogan japonais de la seconde moitié du XIXe siècle résume à merveille cet équilibre : wakon-yōsai, ce qui veut dire des techniques occidentales avec l’âme japonaise. Le Japon se dote d’experts occidentaux pour absorber les techniques étrangères qui lui semblent utiles mais, lorsqu’il met en place une monarchie constitutionnelle, c’est tout autant aux classiques confucéens qu’aux nations occidentales qu’il fait référence. Un demi-siècle plus tard, en 1905, le pays prouvera ses capacités en vainquant la flotte russe dans le détroit de Tsushima et en gagnant ainsi la guerre russo-japonaise. C’est la première fois qu’une nation non occidentale, utilisant les mêmes techniques et les mêmes moyens que son adversaire, remporte une victoire sur un ennemi occidental. Penser, par conséquent, que ce sont les Occidentaux qui ont porté la modernité au Japon serait une grave erreur.

Jack Goody, dans Le vol de l’histoire, va encore plus loin : pour lui, les Occidentaux, en imposant leur lecture de l’histoire au monde entier, ont opéré un véritable « vol de l’histoire ». Il entend par là que les concepts historiques eux-mêmes ainsi que les découpages temporels auxquels nous faisons couramment appel – tels que les notions d’antiquité, de féodalité, de capitalisme, voire la notion même de culture ou de civilisation – ont pendant longtemps fait obstacle à la compréhension du monde parce qu’ils ont été créés pour décrire l’histoire européenne et ne correspondent pas toujours à la réalité des peuples lointains.

Or comprendre l’autre dans sa complexité, c’est le voir pour ce qu’il est et non comme on aimerait le voir. C’est aussi accepter le regard, pas toujours flatteur, de l’étranger sur nos civilisations. Cette approche permet non seulement de mieux comprendre le monde qui nous entoure mais également de mieux prendre conscience de notre propre histoire – une histoire moins isolée qu’on peut le penser, faite d’échanges et de passages, de ressemblances plus que de différences.

WORLD-SEEN-BY-CHINA-monde-vu-par-chinois

Source : a137.idata.over-blog.com


Articles

Geluck pète les plombs

Lire l'article

La BD entre en cuisine

Lire l'article

Au commencement était la mythologie gre...

Lire l'article

L’art urbain reprend du pinceau

Lire l'article

À la table des Toquées étoilées

Lire l'article

Qui suis - je ?

Lire l'article

Saupoudrer nos vies de magie

Lire l'article

Histoires infinies

Lire l'article

Conquête spatiale : l’histoire d’...

Lire l'article

Dans la bibliothèque de… Alexandr...

Lire l'article

Publicité