Aimer Lire N° 8, novembre 2018
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L’art urbain reprend du pinceau

par Laurence Desbordes

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Que l’on soit à Lausanne, Paris, Londres ou Barcelone, il n’existe plus un seul coin de rue qui ne soit estampillé d’un graffiti, d’un tag ou d’une petite mosaïque. Le street art constelle nos murs, tapisse les rayons des librairies, fait les gros titres de l’actualité et s’installe dans les musées et les galeries. Portrait d’un art banni aujourd’hui adulé.

Le 5 octobre dernier, un tableau de Banksy était vendu aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Le marteau du commissaire-priseur avait à peine adjugé Balloon Girl pour la modique somme de 1,2 million d’euros que l’œuvre s’autodétruisait partiellement sous les yeux médusés de l’assemblée. Le graffeur anglais avait encore frappé, cette fois-ci à l’aide d’une broyeuse à papier qui, d’un coup de commande à distance, a déchiqueté le tableau. La récente propriétaire a néanmoins décidé de garder son bien estropié – et pour cause, en quelques secondes, sa valeur venait de doubler. Toute cette histoire prouve que l’art urbain est aujourd’hui entré dans la cour des grands. Ledit Banksy, dont on ignore le véritable nom et quasiment tout de son identité mis à part qu’il vient de Bristol et qu’il taguait les murs de sa ville natale quand il était adolescent, est devenu l’un des artistes contemporains les plus cotés parmi de grosses pointures comme le plasticien Damien Hirst, le peintre écossais Peter Doig ou encore l’Américain sexagénaire Christopher Wool. D’ailleurs ce dernier, qui culmine au sommet des artistes les plus coûteux du moment, emprunte son esthétique à l’art urbain. Depuis la fin des années 1980, il peint sur un pochoir d’immenses lettres noires sur fond blanc à l’aide d’un spray. Son œuvre Apocalypse Now s’est vendue 26 millions de dollars en 2013.

Comment passe-t-on d’un art des rues souvent illégal à des œuvres qui atteignent des sommets dans les galeries et les musées les plus huppés de la planète? Il s’agit d’une interrogation légitime qui appelle une réponse complexe car les origines des peintures, illustrations ou mosaïques sur les murs des espaces publics sont plurielles. Pour certains, elles naissent avec le muralisme mexicain dont le chef de file était l’imposant Diego Rivera. Cependant, les œuvres du grand homme étaient commandées par l’État et devaient refléter la révolution du peuple mexicain en 1910 contre l’oppresseur capitaliste ; elles n’avaient donc rien de contestataire puisqu’elles étaient à la gloire du peuple et de son nouveau gouvernement.

Le « runic graffiti » représente une autre source d’inspiration. Ayant la même forme que des runes, ces lettres de l’alphabet de langues germaniques du iie siècle après Jésus-Christ, il est apparu sur les murs de São Paulo au Brésil durant la dictature militaire de 1964 à 1985. Interdit et risqué puisqu’il fallait grimper le plus haut possible sur les façades pour marquer son territoire, le « runic graffiti » (ou « pichação ») a, mêlé au muralisme, soufflé un vent nouveau sur l’art en Amérique Latine et s’est parfaitement exporté aux États-Unis dans les ghettos hispaniques.

Article - Graffiti carotte

Genèse d’un art

En Europe, la situation est un peu différente puisque, dès la fin des années 1920, des sortes de hiéroglyphes sont apparues sur les murs de la capitale française. On les trouvait surtout dans les bas quartiers parisiens, tracés par une population pauvre qui rêvait d’une autre vie. Le photographe d’origine hongroise Brassaï a commencé à immortaliser ces pictogrammes dès 1930 ; après une exposition retentissante au MOMA en 1956, il regroupe ses clichés dans Graffiti, un ouvrage publié en 1961.

De là à faire un lien entre cette exposition new-yorkaise et les graffitis underground de la grosse pomme qui fleurissent dès le début des années soixante, il n’y a qu’un pas à franchir – mais prendre un tel raccourci serait tout de même très réducteur. Quoi qu’il en soit, c’est à la même époque que fleurissent dans le métro new-yorkais les premiers graffitis. Au début, il s’agit tout simplement de tags, des signatures qui s’affichent sur les wagons. Cependant, au fur et à mesure, ces inscriptions deviennent géantes, colorées, et les lettres s’imbriquent les unes dans les autres comme dans une danse lascive. Elles s’étalent, se transforment en personnages naïfs ou en paysages futuristes et affirment de plus en plus leur présence.

Lasse de devoir nettoyer voire remplacer certains transports publics, la grosse pomme vote une loi pour sanctionner les graffeurs. Les plus courageux persistent et partent exercer leur talent dans les quartiers défavorisés de New York. Le graffiti s’étend aussi aux autres grandes villes américaines et apparaît à Chicago, Washington ou Los Angeles mais aussi dans les capitales européennes avec un seul mot d’ordre : liberté d’expression. Sous la pression de certains maires et de sociétés de transports, les instances juridiques s’en mêlent. Certaines décident de réglementer l’achat des produits servant à peindre, d’autres punissent lourdement les artistes se laissant aller au pinceau ou au graffiti dans des lieux publics. Aujourd’hui encore, la sentence peut aller jusqu’à l’emprisonnement. D’ailleurs, le Suisse Harald Naegeli qui signait ses œuvres d’un Sprayer from Zurich en a fait les frais.

Arrêté pour vandalisme, il dut purger en 1984 une peine de neuf mois de prison, ses bonhommes allumettes n’ayant pas séduit les autorités helvètes. La vie d’artiste contestataire peut être dure!

Du ruisseau à la consécration

Néanmoins, cette forme d’art a inspiré dès les années 1980 de nombreux pontes de l’art, dont Keith Haring, qui n’ont pas hésité à emprunter les techniques du graffiti. Bien sûr, il est impossible d’évoquer les tags de New York sans penser à Jean-Michel Basquiat qui clamait ne pas faire partie de la mouvance des graffeurs. Pourtant, avec son complice Al Diaz, il n’a pas hésité à tapisser les murs du Lower Manhattan de sa signature SAMO qui veut dire SAme Old Shit. Rares sont les rues qui ont échappé à la griffe des deux compères! Andy Warhol, séduit par les tableaux de son ami contestataire, lui facilite l’accès aux galeries les plus réputées de Manhattan. Le succès est immense, les tableaux se vendent cher et très rapidement. L’art contestataire de la rue commence à fréquenter le beau monde. Ainsi, de Basquiat à Banksy, l’art urbain est passé des quartiers malfamés aux faubourgs les plus hype, mais sans se trahir et en innovant constamment.

Aujourd’hui, cet art englobe diverses techniques : graffiti, pochoir, mosaïque, stickers… On peut même apercevoir des installations suspendues à des fils électriques, des paraboles ou des tuyaux d’écoulement. Les œuvres les plus connues sont ces sortes de Pac-Man en mosaïque appelés space invaders qui s’affichent sur les façades de toutes les grandes villes. Ils doivent le jour au français Franck Slama qui est maintenant imité partout dans le monde.

Street art, Portraits urbains et Planète graffiti sont trois ouvrages qui font le tour de la planète pour nous proposer les nouvelles réalisations dans cette mouvance artistique. Une petite collection de septante-huit livrets publiés chez Opus Délits a pris le parti de faire le portrait en texte et en image des personnalités qui habillent nos murs. Philippe Echaroux, Petite Poissone, C215, Speedy Graphito et Belles de murs ont particulièrement attiré notre attention, mais le choix est vaste et toutes les sensibilités sont exprimées.


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