Aimer Lire N° 7, août 2018
La cybercriminalité se connecte aux polars par Christophe Dupuis - AimerLire

La cybercriminalité se connecte aux polars

par Christophe Dupuis

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C’est un genre qui flirte avec la science-fiction, le polar, le journalisme, les sciences et la dystopie. En littérature, la cybercriminalité commence à éclore lentement mais sûrement, donnant la possibilité à des scientifiques de prendre la plume et de se lancer dans l’écriture de romans à la fois palpitants, mais aussi terrifiants quant à notre avenir.

Il y a peu, Hubert Artus sortait une biographie de Maurice G. Dantec. Dans cet ouvrage, il évoque notamment le deuxième roman de l’écrivain, intitulé Les racines du mal et publié en 1995 dans la collection « Série noire », qui apportait la technologie dans le polar avec sa célèbre neuromatrice en croisant thriller et science-fiction. Dantec ouvrait alors une nouvelle voie, prouvant une fois de plus que le polar était protéiforme et en perpétuelle évolution. D’autres fameux auteurs l’ont suivi, comme Ayerdhal pour ne citer que lui, et se sont emparés du genre pour l’élargir davantage, amenant avec eux différentes thématiques technologiques et multipliant les réflexions pour franchir de nouvelles portes. Aujourd’hui, nous serions légitimement en droit de penser que la cybercriminalité a envahi les enquêtes policières, mais ce n’est pourtant toujours pas le cas. Le numéro 42 de la revue des Cahiers de la sécurité et de la justice consacré au polar nous en donne la preuve. Nous pourrions nous dire que s’il existe des personnes sensibles à la cybercriminalité, elles doivent se trouver dans cette revue, et plus particulièrement dans ce numéro spécial qui devrait regorger d’informations sur cette thématique. Or, une fois arrivés à la fin de cet excellent dossier de 135 pages, nous nous rendons compte qu’un seul article traite « des risques d’une circulation non maîtrisée des flux financiers et informationnels sur Internet » – mais nous ne sommes plus dans la littérature, c’est le retour au réel.

Pourtant, la cybercriminalité est un formidable terrain de jeu et d’exploration. Comme le dit l’excellent Moriarty dans La chute du Reichenbach, l’épisode 3 de la deuxième saison de Sherlock : « Je peux ouvrir n’importe quelle porte avec quelques lignes de code informatique […] Au royaume des pièces verrouillées, celui qui a la clé est le roi. » C’est d’ailleurs intéressant de voir comment, tout en s’inspirant de l’œuvre de Conan Doyle, la série créée par Mark Gatiss et Steven Moffat s’empare ici de ce thème extrêmement contemporain – ce que peu de scénaristes font. En tout cas, Moriarty a raison : le braquage de banques est inutile lorsque d’un clic on peut déplacer des fortunes, de même que les prises d’otage deviennent superflues quand on peut rançonner une entreprise en verrouillant ses données…

Revenons-en au livre. Aujourd’hui, peu de polars traitent de cybercriminalité. En général, cela se résume à deux clichés : d’un côté celui du mal avec l’éternel mystérieux darkweb où fourmillent toutes sortes de choses insaisissables ; de l’autre le sympathique hacker qui met ses talents au service de l’enquête, ce qui permet en général de faire avancer les choses à une vitesse fulgurante.

Les deux romans Mirror et Dérivations vont bien plus loin. Karl Olsberg et Fredrik T. Olsson questionnent dans leur livre respectif la cybercriminalité à travers le prisme de l’intelligence artificielle. Toutefois, si les thématiques sont communes, le traitement en est différent.

Avec Dérivations, Fredrik T. Olsson travaille sur le rythme musclé du thriller pendant presque 800 pages. Tout commence par un blackout très cinématographique à Stockholm. La police est sur les dents, car le problème est loin d’être la version édulcorée servie aux journalistes, à savoir un incident technique. Il s’agit en fait d’un nouvel épisode de cyberattaques se produisant à l’échelle planétaire dont les services secrets mondiaux n’ont pour l’instant pas réussi à déchiffrer les schémas. En Suède, le suspect est tout trouvé : Wiliam Sandberg, le cyber spécialiste des forces de police durant ces trente dernières années, qui se trouve avoir démissionné avec rage trois mois auparavant pour disparaître dans la nature… Ce ne sera, bien sûr, pas aussi simple que cela, et pendant plus de 80 chapitres Sandberg va courir après la solution pendant que tout le monde court après lui.

Ce qui fait le sel de tout ce roman, c’est la qualité de son questionnement. Fredrik T. Olsson, dans les remerciements, n’explique en rien pourquoi il a abordé ces thèmes-là ni quelles ont été ses recherches pour écrire ce livre ; ne parlant pas suédois, nous n’en savons pas plus mais le roman mérite le détour.

Quant à Karl Olsberg, de son vrai nom Karl-Ludwig Max Hans Freiherr von Wendt, nous l’avions découvert il y a un peu moins de dix ans chez Jacqueline Chambon avec Das System qui nous avait déjà impressionnés par son champ de pensée. Dans son dernier livre, le Mirror est un objet connecté mêlant smartphone, lunettes et oreillette. Présenté comme « ton meilleur ami », cet assistant permanent aide à prendre les décisions les plus judicieuses et permet d’être un « meilleur » soi-même. Par les publicités qui le promeuvent, nous apprenons que cet appareillage high-tech aide un enfant autiste à avoir une vie sociale, sauve le père du fondateur de la société d’une mort certaine en appelant les secours après avoir mesuré une diminution de son pouls, permet à une aveugle de mieux vivre grâce à un système de navigation sensorielle, etc. Lorsque le roman commence, plus de cent millions de personnes ont déjà acheté ce produit et ne peuvent plus s’en passer. Le Mirror tire sa force de sa base de données : tous les appareils sont connectés et chaque utilisateur met sa vie à nu pour lui 24 heures sur 24. Cette base ne cesse de grossir et de s’enrichir des actions de tous, ce qui lui permet d’en tirer les meilleurs comportements à offrir à ses possesseurs. Mais – car il y a évidemment un « mais » –, les ennuis ne vont pas tarder à arriver à ce big data.

Karl Olsberg a un doctorat sur les applications de l’intelligence artificielle – autant dire qu’il sait de quoi il parle – et la postface qu’il signe dans Mirror est particulièrement intéressante car elle ouvre à la réflexion. L’auteur n’est ni moralisateur ni condescendant ; il se met dans la peau du citoyen lambda tout en citant par ailleurs Stephen Hawking et Elon Musk pour appuyer ses propos.

Quel que soit le roman, nous ne parlerons pas des questions abordées car ce serait dévoiler les intrigues mais, pour conclure, gardez en tête une des phrases de Karl Olsberg. « Le problème n’est pas la technologie, mais l’usage que nous en faisons. »


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