Aimer Lire N° 8, mai 2018
quand le journaliste mene l'enquete

Quand le journaliste mène l’enquête

par Laurence Desbordes

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Dans la longue lignée de personnages qui dénouent le fil d’intrigues policières, le reporter demeure à jamais une figure emblématique du genre. Depuis quelques mois, ces détectives amateurs reprennent du galon et redorent l’insigne d’une presse mal en point.

Le quatrième pouvoir a toujours fait fantasmer les foules. Avant que les lanceurs d’alertes ne deviennent les nouveaux héros des temps modernes, les journalistes enquêteurs étaient vus comme des redresseurs de torts, des justiciers, des révélateurs de vérités enfouies par des politiques corrompus ou des institutions perverties. À ce titre, les révélations du Washington Post sur l’affaire du Watergate ont remis pour un temps sur les rails de l’intégrité le système démocratique des États-Unis. De même, le Boston Globe a permis en 2002, après des années d’enquête, de lever le voile sur les abus sexuels commis sur des mineurs par des prêtres catholiques. Grâce à cette culture anglo-saxonne du journaliste enquêteur, les langues finissent toujours par se délier.

Des porte-paroles du crime

Les reporters à l’âme de flic justicier tissent souvent des liens étroits avec la police jusqu’à parfois mener une enquête à leur côté. Cela donne des petits bijoux tels que Baltimore de David Simon qui, sur neuf cents pages, scanne la vie d’inspecteurs d’une brigade criminelle du Maryland au début des années 1990. Il n’y a ici aucune fiction, que du vrai, avec beaucoup de crimes non résolus car ces officiers américains croulent sous le travail et ne peuvent se consacrer qu’au plus urgent.

Toujours dans la même veine, l’ouvrage sorti récemment des deux journalistes d’assise français, Stéphane Durand-Souffland et Pascale Robert-Diard, nous présente des tranches de vie dans les tribunaux juste avant que ne tombe le couperet de la justice. Ces Jours de crimes d’une précision presque chirurgicale nous ouvrent les portes d’un monde interdit au grand public dans lequel la misère humaine côtoie la dureté d’actes insensés. Restons dans le même registre avec American Desperado, un pavé du journaliste américain Evan Wright. Cet ouvrage, en passe de devenir un grand classique du genre, retrace, avec la collaboration du bandit mafieux Jon Roberts, le parcours hors la loi de ce dernier. Petit délinquant dans le New York des années 1980, Roberts se lance dans le trafic de drogue et s’allie à la mafia pour pousser sa carrière vers les sommets de la réussite. Cette enquête d’insider nous amène à comprendre que, souvent, le milieu social conditionne la dégringolade vers le crime.

Fascinantes tueries

Autre mariage heureux entre journalisme et meurtre, le genre littéraire nommé true crime puise ses racines dans l’encre de William Roughead. Ce jeune avocat écossais s’est transformé en chroniqueur judiciaire et a consigné tous les procès de la haute cour de justice d’Édimbourg de 1889 à 1949. Au fil du temps, il a regroupé ses écrits dans une vingtaine d’ouvrages qui ont fait l’admiration de monuments de la littérature tels que James Joyce ou Henry James et en ont inspiré beaucoup d’autres. Malheureusement, les bouquins de Roughead tels que The fatal countess ou The trial of Oscar Slater, pour ne citer que les plus connus, n’ont jamais été traduits en français. Toutefois, ils ont été dévorés par des générations de reporters en herbe qui s’en inspirèrent pour écrire des ouvrages témoignages. Ainsi en est-il par exemple du fameux Crime de Meyer Levin publié en 1956 qui narre l’histoire sordide de Leopold et Loeb, deux jeunes étudiants de 19 ans qui tuèrent un adolescent de 14 ans dans le but de commettre le fameux meurtre parfait. Levine, qui était dans la même université que les deux meurtriers, suivit l’affaire en tant que chroniqueur juridique et dépeignit ce sordide assassinat avec le plus de véracité possible. Dans la même veine et dix ans plus tard, Truman Capote retrouve, le temps d’un livre, son âme de pigiste au New Yorker et publie De sang-froid. Ce petit chef-d’œuvre s’immisce dans la tête de deux saisonniers qui, dans le Kansas, massacrèrent gratuitement un couple de fermiers et leurs enfants. On peut aussi citer deux autres exemples de livres fonctionnant sur le registre du true crime : La tuerie d’Hollywood du journaliste Vincent Bugliosi sur l’affaire Charles Manson ou un Un tueur si proche de l’ancienne policière Ann Rule sur l’affaire du serial killer Ted Bundy.

Ce travail de rédaction et d’enquête que l’on nomme aussi « nouveau journalisme » repose uniquement sur des faits authentiques. Le but des auteurs de ces ouvrages est de décrypter les mécanismes qui ont poussé aux crimes. On est donc très loin du personnage de reporter fictif qui mène l’enquête et entraîne le lecteur à la poursuite du coupable.

À la recherche des whodunits

Le pionnier de ce type de roman est sans nulle Gaston Leroux, père de Joseph Rouletabille, le héros qui éclaircira Le mystère de la chambre jaune, décryptera Le parfum de la dame en noir ou mènera l’enquête chez le tsar. Gaston Leroux, avant de devenir écrivain, fut chroniqueur judiciaire au début du XXe siècle à L’écho de Paris mais aussi au Matin. Rouletabille est donc une extension de son ancien « moi » qu’il projette dans la fiction tout en connaissant parfaitement les rouages des enquêtes policières et judiciaires. Précurseur du genre, Leroux a fait de nombreux émules à travers le monde, car on remarque que sur la planète du crime fictif beaucoup d’enquêteurs reporters sont le fruit de l’imagination d’anciens journalistes.

Un des plus connus est Jack McEvoy, projection du romancier américain Michael Connelly, chroniqueur judiciaire pendant douze années. McEvoy, une sorte d’alter ego journaliste, enquête dans Le poète sur la mort suspecte de son frère policier. Citons aussi feu Stieg Larsson qui a créé le personnage de Mikael Blomkvist, héros de la série suédoise Millenium dont les exploits se sont vendus à des millions d’exemplaires. Toujours dans le nord de l’Europe, nous avons le rédacteur islandais Einar, personnage récurrent créé par Arni Thorarinsson. Ce doux alcoolique travaille pour une feuille de chou locale mais résout tout de même un grand nombre d’énigmes. Encore dans le nord, Annika Bengtzon, qui travaille à La presse du soir à Stockholm, a été imaginée par Liza Marklund pour dénoncer des délits d’initiés avec meurtre à la clef.

On a aussi, plus au sud, l’enquêteur scribouillard mexicain de Jorge Zepeda Patterson qui essaye de comprendre pourquoi une starlette accro aux politiciens véreux s’est fait assassiner. Plus francilien, on peut parler de l’enquête que mène le double du critique rock Michel Embareck pour dénouer les fils du meurtre d’une star des médias. Frenchy mais une tasse de thé à la main, le correspondant français de l’agence de presse britannique Reuters, Michel Moatti, donne vie à Trevor Sugden et Lynn Dunsday, un tandem de rubricards qui va traquer un assassin accro aux célébrités et aux réseaux sociaux. Il y a aussi Lindsay Gordon, journaliste au Daily Clarion de Glasgow, imaginée par sa consœur Val McDermid en 1989 dans Une mort pacifique, mais aussi Nola Cespedes de la Nouvelle-Orléans créée par Joy Castro. Concluons cette longue liste avec Jimm Juree, chroniqueur au Daily Mail de Chiang Maï en Thaïlande et alias métissé de l’écrivain anglais Colin Cotterill. L’engouement des lecteurs pour ce type de héros s’explique en grande partie par les méthodes peu orthodoxes employées par les personnages. En outre, le quatrième pouvoir ne s’empêtre pas dans les barrières dressées par les politiques. En effet, les journalistes qui l’appliquent portent l’étiquette d’incorruptibles et d’enquêteurs jusqu’au-boutistes. Pour eux, toutes les vérités sont bonnes à trouver, même les plus terribles.


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