Aimer Lire N° 8, novembre 2018

Geluck pète la forme

par Laurence Desbordes

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Le dessinateur belge est au taquet. À la fin du mois d’octobre, il a sorti deux bandes dessinées qui se font écho : Le Chat pète le feu et Geluck pète les plombs. Le diptyque est évidemment hilarant, mais le premier album cache son humour caustique derrière la bonhomie du Chat tandis que le second affiche clairement un esprit corrosif et acide. Quoi qu’il en soit, les fous rires sont garantis.

C’est une rue pavée de petits bars, de kebabs et de restaurants asiatiques dans le quartier d’Ixelles à Bruxelles. Derrière un portail vaguement tagué, se cache une cour avec un jardin qui emprunte autant au Japon qu’à l’underground new-yorkais – et, au fond, l’atelier vitré de Philippe Geluck. Ce dernier vous ouvre la porte, chaleureux et poli, un sourire aux lèvres. On lève la tête pour chercher son regard. Le dessinateur belge, tout de noir vêtu, est grand et svelte – contrairement à son ami félidé. Guidé par l’artiste, on chemine dans son atelier en croisant pêle-mêle des écrans, des scans, des collaborateurs affairés, des piles de bandes dessinées ainsi qu’un vitrail du Chat qui batifole avec sa compagne pour aboutir enfin vers une sorte de réfectoire en bord de jardin. La lumière est belle dans cet antre de béton ciré, de bois et d’acier où l’humour trône sur chacun des murs. Philippe Geluck s’absente pour mettre la dernière touche à un dessin qu’il doit envoyer puis revient quelques minutes plus tard pour se plier, bon enfant, au jeu des questions. Espiègle, gentil et bien évidemment drôle, le sexagénaire ressemble à un gamin qui a soif de s’amuser. S’ensuit un entretien parsemé d’éclats de rire, d’humanité et de simplicité.

• On connaît Philippe Geluck en tant que père du Chat mais on connaît moins votre côté homme-orchestre : animateur télé ou radio, comédien, peintre, sculpteur. Qui êtes-vous vraiment Philippe Geluck?

Avec le temps, je suis devenu principalement l’auteur du Chat. J’ai été comédien et animateur télé mais je ne le suis plus. Je ne suis chroniqueur radio que très modérément aujourd’hui dans Les Grosses Têtes avec Ruquier et j’ai abandonné tous les médias fonctionnant à l’électricité pour me consacrer à mon métier principal et préféré qui est celui d’inventeur de gags – ou disons artiste plastique humoriste. Je reviens à mes origines puisque j’ai publié mon premier dessin à 16 ans. J’avance donc en ligne droite, mais en faisant des virages pour revenir aux fondamentaux.

• Vous avez l’image de quelqu’un d’amusant et de sympathique. Est-ce que vous êtes comme cela dans la vraie vie?

Non, en réalité je suis un type sinistre et odieux (il éclate de rire). Pour obtenir une vraie réponse à cette question, il faudrait interroger mon entourage mais, pour vous faire gagner du temps, je vais vous résumer leurs pensées : je suis toujours de bonne humeur. Ma femme dit qu’après 42 ans passés ensemble je la fais toujours autant rire. Mes petits-enfants, la prunelle de mes yeux, je les fais rigoler… J’ai un contact facile avec les petits, peut-être parce que j’arrive à leur parler d’une façon qui leur convient. Je parle aux vieux aussi! Les vieilles dames m’adorent. Très sincèrement, je ne pense pas être différent dans l’expression publique et l’expression privée. Sur le temps, on ne peut pas mentir. Bien sûr, il y a aussi des clowns tristes, des humoristes désespérés, mais moi je suis un clown joyeux. Je m’amuse d’un rien. Bon, je vous rassure, j’essaye aussi de ne pas être le type qui s’oblige à être drôle du matin au soir parce que ça peut parfois agacer l’entourage.

• Avez-vous des points communs avec ce gros félin que vous dessinez maintenant depuis 35 ans?

Oui, sans doute. Je partage avec lui le goût pour les choses décalées. Ne nous mentons pas, c’est tout de même moi qui le fais parler la plupart du temps – lui n’a fondamentalement rien à dire! Il me doit d’ailleurs énormément. Bien sûr, je lui dois aussi beaucoup, mais il reste ma chose, mon monstre que je maîtrise contrairement à Frankenstein. Ce qui me plaît, c’est que ce personnage est un piège. C’est un bon gros matou qui attire la confiance mais, une fois qu’il vous a chopé, il peut être très cruel, voire parfois un peu violent. Un personnage réaliste ne pourrait pas avancer les mêmes choses que le Chat. Avec lui, je renoue avec La Fontaine ou Ésope – voire les contes africains qui ont inspiré Ésope. Dans tous les cas, ce sont des animaux qui expriment les tourments humains et, du coup, ils sont inattaquables puisque ce sont des animaux.

• Au départ, ce félin vous semblait-il l’animal le plus pertinent pour incarner votre humour?

Mes parents disaient que quand j’étais petit je prétendais être un chat. Ce n’est pas tout : à Bruxelles, nous habitions à deux familles dans une maison où vivait aussi un chat qui se baladait partout. Il s’appelait Passe-Partout, mais il était tellement gros qu’il ne passait nulle part et cela me faisait hurler de rire avec les autres enfants de la maison.
Après, il est devenu incontinent et je l’ai surnommé Pisse-Partout. D’aussi loin que je me souvienne, ce surnom fut mon premier gag conscient. Ce gros père a été de loin ma première source d’inspiration. Ensuite, en 1980, lorsque je me suis marié, trois ans avant que je dessine cette bête pour la première fois dans un journal, j’avais réalisé un carton de remerciements pour les amis qui nous avaient fait un cadeau. Dessus, il y avait cet animal qui montait sa compagne. Alors lorsqu’en 1983, Le Soir me demande avec d’autres dessinateurs d’imaginer un personnage qui pourrait animer les pages d’un supplément hebdomadaire, le chat m’apparaît comme une évidence. À cette occasion, je l’habille d’un manteau et d’une cravate et il devient ce personnage sur papier qui va au fil du temps grossir et évoluer physiquement. Au début, il n’a pas été accueilli avec grand enthousiasme. La première lettre que j’ai reçue à son sujet, et qui bien sûr était anonyme, me disait : « Monsieur, votre ours ne me fait pas rire ». Je le prends maintenant avec philosophie, mais sur le moment c’était doublement vexatoire! À chaque fois que le Chat est apparu dans un journal, il mettait passablement de temps à séduire le lectorat. Puis au bout de deux trois mois, il devenait la mascotte du titre. Tout le monde en redemandait…

• Le Chat fait-il encore grincer des dents?

Depuis trois mois, je collabore avec La Voix du Nord, un journal régional à gros tirage dont la rédaction est à Lille. J’y ai fait un dessin qui a suscité beaucoup de courrier et de la mauvaise humeur. C’est amusant, mais certains thèmes continuent d’énerver. Là, c’était sur Jeanne D’Arc… Le Chat disait : « Tiens quand Jeanne D’Arc a été sur le bûcher, pendant quelques instants son sang a été du boudin »… Les lettres ont été d’une violence incroyable.

 Ne renversons pas les rôles. Nous les humoristes et les dessinateurs, nous sommes là pour apporter un regard moqueur et décalé sur les choses mais nous ne sommes pas les méchants. Nous sommes là pour dénoncer les saletés du monde…  

• Vous cogitez longtemps pour trouver vos gags?

Non… J’ai un peu honte de le dire, mais ça vient comme cela. Certains se torturent les méninges pour trouver quelques idées mais ce n’est pas mon cas. Je sais que je suis chanceux… C’est comme un robinet : une fois qu’on l’a ouvert, il coule – et une idée en entraîne une autre. En me parlant de l’inspiration, Mœbius me disait : « Tu verras, c’est un puits dans lequel plus tu te serviras plus il y aura de l’eau. Il ne faut pas s’inquiéter sur un éventuel tarissement sinon on se paralyse. Et puis si ça s’arrête un jour, ça s’arrêtera! »

Vous pensez qu’il y a une recette pour faire rire?

Non, et si elle existait je ne chercherais pas à la découvrir car il faut que la création reste à chaque fois un petit miracle. Dès qu’il y a une recette, l’œuvre se vitrifie, elle perd de son sens. C’est valable dans tous les domaines : l’écriture, la peinture, l’art dramatique, etc.

Vous sortez pour la fin d’année deux albums : Geluck pète les plombs et Le Chat pète le feu qui est le sixième best of du Chat. Vous aimez bien le mot « pète »?

Pas plus que cela, non. C’était surtout pour faire un jeu de miroirs entre les deux livres, et éventuellement faire rire.

• Comment choisissez-vous les planches qui vont composer un best of?

Comme je conçois un album finalement. Je reprends tous les dessins que j’ai réalisés ces dernières années, les inédits comme ceux qui sont déjà sortis, et ensuite je crée une maquette qui offre du rythme, de la diversité dans les sujets et de la variété graphique. Je travaille sur les couleurs, je rajoute des dessins qui ne sont pas forcément du Chat. Je ne pourrais pas faire un album thématique. Certes, c’est une démarche qui serait très porteuse commercialement parlant, mais je m’en fiche. Ce qui m’importe, c’est de réaliser un album qui soit varié, étonnant, et dont les enchaînements surprennent. Si j’ai été un petit peu poétique et émouvant sur un dessin, pour le suivant je serai plus vulgaire, puis philosophique sur celui d’après, etc. Il faut redonner continuellement de l’intérêt à la lecture. J’essaye toujours de prendre les meilleures planches et de tout donner à chaque fois. Je n’en garde pas sous le coude pour les prochains bests of. Ma femme, qui est ma première lectrice, m’a un jour dit avec franchise qu’il ne fallait pas s’économiser et qu’il fallait tout le temps donner le meilleur.

Geluck - Pète les plombs - Planche dessin

• Comment définiriez-vous votre humour?

Il est sans filtre, grinçant, et forcément toujours second degré car il résout tous les conflits. Si on dit les pires choses pour rire, alors ce n’est pas grave. De plus, dans les sujets graves que j’aborde, je tiens à dire que ce n’est pas mon dessin qui est choquant mais plutôt le sujet lui-même. Par exemple, c’est la pédophilie dans l’Église qui est choquante et non mon dessin sur le sujet. Ne renversons pas les rôles. Nous les humoristes et les dessinateurs, nous sommes là pour apporter un regard moqueur et décalé sur les choses mais nous ne sommes pas les méchants. Nous sommes là pour dénoncer les saletés du monde…

• Est-ce que vous vous mettez des limites?

Non. En fait, ma seule limite, ce sont mes cibles. Je ne veux pas blesser ni insulter des personnes en situation de faiblesse – que cela soit sur le plan social, économique ou physique. J’essaye au contraire de taper sur ceux qui ont du pouvoir, sur ceux qui font du mal. Je suis très cartésien pour le coup : selon moi, le monde est divisé en deux catégories, les gentils et les méchants. De temps en temps, il m’arrive de me lâcher sur les premiers mais ce n’est jamais cruel. Les gens le savent bien d’ailleurs. Il y a quelques années, j’ai fait un album dans lequel il y avait pas mal de personnes handicapées et, lors d’une séance de dédicaces, un type en fauteuil roulant est venu vers moi. J’étais persuadé que j’allais en prendre plein la figure. Finalement, avec un grand sourire, il m’a dit : « Merci, merci pour nous tous. C’est important d’être aussi les sujets de dessin d’humour parce que cela nous fait nous sentir comme les autres, normal. Si vous évitiez ce sujet, une fois de plus on serait stigmatisé. »

• Est-ce que vous aimez aussi faire du dessin d’actualité?

Oui. Par exemple, pour Siné Mensuel auquel je collabore maintenant depuis 10 ans, je traite de ce que l’on pourrait appeler l’actualité pérenne – comme les réfugiés, le climat, la pédophilie, etc. Ce que je ne dessine pas ou très peu, ce sont les actualités au jour le jour. Dans 5 ans, on ne se souviendra pas de qui était Alexandre Benalla tout comme les jeunes ignorent aujourd’hui qui était Pierre Bérégovoy. Lorsque certains enfants de 7-8 ans lisent mon premier album sorti en 1986, ils se bidonnent de rire. Or, si j’y avais mis des dessins d’actu, ils n’auraient pas forcément compris… Cela, je l’ai senti très vite en dessinant pour des journaux. L’intemporel, c’est mieux.

Dans le best of, vous faites dire au Chat : « Mon Dieu, quand je vois tout ce qui est fait en votre nom, faites que je ne crois jamais en vous ». Est-ce que c’est une allusion aux attentats de Charlie Hebdo?

J’ai été marqué au fer rouge par ce drame. J’y ai perdu des amis, des copains, des confrères. La société entière a été traumatisée car il y a eu Charlie certes, mais aussi des malheureux qui ont été assassinés dans d’autres attentats – dans le métro à Maelbeek ou sur les terrasses parisiennes. Comme tout le monde, je me suis senti en insécurité mais pas particulièrement visé. D’ailleurs, très peu de temps après les attentats, j’ai été invité sur Maghreb TV à Bruxelles et, durant l’interview, la chaîne passait mes gags sur la burqa. Je suis intervenu en disant au journaliste présent : « Je ne sais pas si vous êtes vous-même croyant ou pratiquant, et cela ne me regarde pas car c’est du registre de l’intime, mais êtes-vous d’accord de rire autour de ces sujets? Je pense à titre personnel que les hommes qui obligent les femmes à porter de tels vêtements sont des salopards et je me dois de défendre ces femmes. Êtes-vous d’accord que l’on puisse rire de ces dessins-là? » Le journaliste m’avait répondu par l’affirmative, cela ne lui posait pas de problème.
Je ne dessinerai jamais le prophète car je connais mal la religion musulmane et cela peut blesser certains croyants. Il faut se rendre compte aussi qu’il y a 500 ans, du temps de l’Inquisition, j’aurais été grillé pour des dessins comme ceux que je fais sur Dieu. L’islam a peut-être un long travail à faire mais on ne part pas avec les mêmes bases. Nous, après l’Inquisition, on a eu les philosophes, le siècle des Lumières, la Révolution française, la séparation de l’Église et de l’État, la liberté de la presse… Quel cheminement! L’islam est une religion plus récente, avec une population qui n’a pas forcément reçu la même éducation et qui ne perçoit pas le second degré comme nous. Il faut penser à tout cela.

• Pensez-vous qu’il y ait un après Charlie?

La presse française, qui s’est émue après les attentats, n’a finalement pas été très loyale avec les dessinateurs. Elle a très vite jeté l’éponge et on trouve aujourd’hui très peu de dessins dans les journaux.
Or, en engageant de nouveaux talents et en s’ouvrant aux nouvelles générations, la presse aurait pu montrer qu’il est fondamental de soutenir la liberté d’expression et que le dessin d’humour est, après le cheval, une conquête indispensable à la vie de l’homme.
Je continue donc mon travail et ne change pas de cap.
J’ai toujours pensé qu’on pouvait et devait rire de tout mais de façon responsable. Je n’ai pas changé ma façon d’aborder le métier.

• Après la sortie de ces deux albums, quels sont vos projets?

Il s’agit bien sûr de réfléchir aux suivants – mais ça, c’est de la cuisine interne puisque je passe mon temps à réfléchir aux dessins d’après, c’est un rythme auquel je me suis habitué depuis 32 ans. Sinon, j’ai deux très grands projets en chantier : le Musée du chat et du dessin d’humour qui ouvrira ses portes en 2023 à Bruxelles et se situera dans le quartier des musées – à côté de celui de Magritte, du Palais des Beaux-Arts, du site archéologique du palais de Charles Quint et de la place Royale. Il se composera de trois grandes parties. La première sera consacrée à mon travail autour du Chat avec des tableaux en grand et en petit format, des sculptures, des planches, etc. La deuxième mettra en avant des expositions temporaires en hommage à de grands dessinateurs humoristes. Nous allons commencer par Siné. Je voudrais que, très vite ensuite, il y ait Mix & Remix qui était un génie absolu, mais aussi Sempé, Chaval… Tous les grands y seront mis un jour à l’honneur. La troisième et dernière sera dédiée au chat, l’animal et ses apparitions dans la culture humaine depuis l’Égypte ancienne jusqu’à la publicité, l’affiche de cinéma, etc.
En amont de ce projet-là, il y aura celui des sculptures de grandes tailles du Chat qui voyageront dans toute la France, en Suisse et peut-être en Chine. Le parcours se terminera dans le parc de Bruxelles face au Musée du chat au moment de son inauguration. Le but est de vendre ces sculptures à des fondations ou des collectionneurs pour que les bénéfices cumulés reviennent au musée. De mon côté, je m’engage par un acte notarié à ne pas percevoir un centime sur ces opérations afin que tout l’argent soit destiné au musée. Bien sûr, tout cela doit être encore signé définitivement…

• Dans une des cases du Chat pète le feu, vous faites dire à votre animal favori : « Ça, c’est une question con! » Qu’est-ce que c’est pour vous, Philippe Geluck, une question con?

Celle que vous venez de me poser (il éclate de rire).


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