Aimer Lire N° 8, mai 2018
Agnes Martin-Lugand

Agnès Martin-Lugand, la romancière qui aime les histoires qui finissent bien

par Laurence Desbordes

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Nous avons rencontré, lors du Salon du livre de Genève, Agnès Martin-Lugand qui en six ans a écrit six romans au succès retentissant. Il était une fois, À la lumière du petit matin…

Fine, la peau mate, un visage de chat mangé par deux immenses yeux verts, Agnès Martin-Lugand fait chavirer les cœurs. Non seulement celui de son mari et de ses deux petits garçons venus l’accompagner à cette 32e édition du Salon du livre genevois. Mais aussi celui de ses lecteurs qui l’adorent. D’ailleurs, avant même que sa séance de dédicace commence, une file d’une vingtaine de personnes l’attendait, livre à la main et larme à l’œil. Il faut dire que cette jeune femme de 39 ans est d’une douceur exquise, d’une intelligence humaine surdéveloppée et d’une grande générosité vis-à-vis de ses admirateurs à qui elle doit beaucoup. Car ce sont eux qui l’ont repérée dans la masse de romans sortis en 2013, eux qui la suivent depuis et lui restent fidèles, chaque année, fin mars début avril, lorsque son dernier opus, toujours orné d’une photo en noir et blanc avec un titre long comme une phrase, apparaît en librairie. À l’écart de la foule, sous un soleil digne d’un mois de mai, nous avons échangé sur la vie, son bonheur d’écrire et d’être lue, sur ses récits qui s’achèvent toujours sur une note d’espoir.

• Psychologue de formation, comment en êtes-vous arrivée à écrire des romans?

Durant mes études, après avoir rédigé un mémoire, j’ai réalisé que j’aimais écrire. Cela s’est certes fait dans la douleur mais l’exercice m’a vraiment plu. Bien qu’appréciant cette écriture très psy, je me suis dit que si je me lançais un jour, ce ne serait pas dans le cadre de la recherche mais pour raconter des histoires. J’ai gardé cette idée bien enfouie dans ma tête, tout en exerçant mon métier. Puis un jour, je suis devenue maman et ce désir d’écrire est réapparu. Mon fils aîné, en rentrant dans ma vie, m’a donné ce grain de folie qui m’a fait penser que j’étais plus forte que tout maintenant que j’étais mère. Il ne manquait plus qu’un bon sujet.

• Vous vous inspirez de votre vécu pour tracer la trame de l’histoire?

Jamais. À chaque fois, je pars d’une question que je me pose ou qu’une femme de ma génération peut se poser. En fait, ce qui m’intéresse, c’est le cheminement de ces personnages. Pour mon premier roman Les gens heureux boivent et lisent du café, c’est en regardant mon fils aîné, qui avait alors 18 mois, jouer avec son papa dans le salon, que je me suis dit : « mais qu’est-ce-que je deviens si je les perds? ». Ma réponse a été de suite : « je pars m’enterrer vivante. » Au fond de moi, j’ai compris que cette histoire que je cherchais à raconter était là. Une femme qui perd ce qu’elle a de plus cher et qui part s’enfouir ailleurs. Deux personnes qui vivent ensemble peuvent aussi être source d’inspiration. Par exemple, dans mon avant-dernier roman J’ai toujours cette musique dans la tête, c’est vraiment le tandem Yanis-Vera qui m’a amenée vers le roman. Je souhaitais parler du cheminement d’un couple qui va bien mais à qui j’allais un peu compliquer la vie. Le but, c’est de les amener d’un point A à un point B et qu’ils apprennent de leurs erreurs et de leurs épreuves.

• Vous connaissez la fin de votre histoire avant de vous lancer dans l’écriture?

Oui, je la connais mais je ne sais pas toujours quel chemin je vais devoir emprunter pour rejoindre la ligne finale. Ce qui n’était pas le cas de mon premier roman. Il était très structuré et j’avais toutes ses scènes en tête. Par la suite, j’ai compris que cela ne servait à rien, qu’un imprévu déboulait toujours, que les personnages secondaires n’en font souvent qu’à leur tête. Avec le temps, j’ai appris à l’accepter.

• L’histoire de votre publication est véritablement hors du commun…

J’ai fini d’écrire le roman Les gens heureux lisent et boivent du café en 2012. Dans un premier temps, je l’ai envoyé à quatre éditeurs. Seuls deux m’ont répondu personnellement sans pour autant me demander de le retravailler en vue d’une publication. J’ai cependant souhaité aller au bout de ma démarche, faire en sorte que le livre existe vraiment. Quelle que soit sa forme. À ce moment-là, l’autoédition numérique émergeait. J’ai donc décidé de m’autoéditer en ligne le 27 décembre 2012. J’ai rameuté ma famille, mes amis, en leur disant : « soyez sympa, si vous l’achetez tous dans les prochaines heures, j’aurai peut-être la chance d’intégrer le top 100 ». Ce qui représente le Graal. Je ne leur demandais pas non plus un gros sacrifice financier puisque j’avais mis le roman à 0,89 centimes d’euro pour les quinze premiers jours. Ils ont tous tellement bien joué le jeu que, dès le premier soir, j’entrais dans le top 100 et le lendemain j’étais cinquantième ; puis le roman a grimpé, grimpé, grimpé, pour finir numéro 1 des ventes au bout de trois semaines avec trois mille exemplaires achetés. À l’époque, c’était le fameux Cinquante nuances de Grey qui trustait toutes les ventes, même numériques, et je suis passée devant. Pour moi, c’était de l’ordre du merveilleux. Dès que j’ai été en tête, les éditions Michel Lafon m’ont téléphoné pour m’annoncer qu’elles croyaient assez en mon livre pour qu’il ait sa place en librairie. Elles m’ont fait un contrat et, à partir de ce moment-là, l’aventure a pris une dimension folle. Avant même qu’il ne soit imprimé, Les gens heureux lisent et boivent du café était vendu dans dix-huit pays et aujourd’hui nous sommes à trente-deux langues… Ensuite, le livre est sorti sur papier et, la première année, j’en ai vendu plus de 100’000 exemplaires. Puis les éditions Michel Lafon m’ont fait confiance pour un deuxième roman, un troisième, un quatrième et, aujourd’hui, nous en sommes au sixième. Je suis sur le rythme d’un par an. Plus de deux millions de livres ont été achetés, les lecteurs me soutiennent, ils ont été d’une fidélité totale qui me fait tellement de bien. Ils viennent en dédicace, ils défendent les romans, les personnages… Tout ce qui se passe depuis cinq ans est de l’ordre du magique.

• Avez-vous l’impression que votre succès est dû à une manière différente de vous adresser aux lecteurs?

Je ne me pose pas la question comme cela. Ce que je veux, c’est écrire des romans que je peux défendre. Tisser des liens très forts avec des personnages auxquels je crois, faire corps avec l’héroïne. Si un jour je n’arrive plus à écrire avec sincérité, cela ne trompera pas les lecteurs.

• Dans votre dernier roman, À la lumière du petit matin, l’héroïne est professeure de danse. C’est un milieu que vous connaissez?

Pas du tout. Je n’ai même pas fait de danse lorsque j’étais une petite fille. Mais lorsque Hortense a commencé à se dessiner, j’ai eu l’image d’une prof de danse qui se blesse. Je souhaitais travailler le rapport au corps, un corps qui nous échappe, qui n’est plus là comme béquille. J’avais aussi envie de douceur, la danse s’est donc imposée. Je suis allée voir une professeure près de chez moi à Rouen, elle m’a fait visiter son école, m’a parlé de son parcours. Ensuite, j’ai eu un échange approfondi avec une ballerine mais qui n’enseignait pas. J’avais envie qu’elle me parle de son physique, de ses douleurs, de ses ecchymoses, meurtrissures, etc. Je voulais être certaine de ne pas être à côté de la plaque dans ce que je projetais.

Agnes Martin-Lugand

• Vos livres sont classés dans ce que l’on appelle la littérature « feel good ». Est-ce que cela vous ennuie?

Je pars du principe que tout ce que l’on lit fait du bien. Certains lecteurs se sentent hyper bien une fois qu’ils ont fini un thriller ou un essai philosophique alors que, sur le papier, on ne va pas dire que ce sont des « feel good books ». Finalement, je me demande ce que les gens collent sur cette expression anglaise. Est-ce que pour certains cela se rapproche du bien-être, du développement personnel ou d’un guide de conduite? Si c’est le cas, cela m’embête un peu car je n’ai pas la prétention de donner les recettes du bonheur. Moi je ne raconte que des histoires de couples ou de femmes désirant être en phase avec eux-mêmes.

« Je ne veux pas m’interdire de raconter le joli, cela fait du bien par les temps qui courent.  »

• Vos personnages sont tous, à de très rares exceptions près, des êtres positifs…

Peut-être parce que, moi aussi, de manière générale, je suis quelqu’un d’assez positif. De plus, je ne veux pas m’interdire de raconter le joli, cela fait du bien par les temps qui courent. Et puis, dans la vraie vie, il y a des histoires qui finissent bien. Alors pourquoi ne pas les raconter? Je ne cherche pas forcément une fin hollywoodienne mais quand je laisse mes personnages, je veux qu’ils soient lancés vers quelque chose d’un peu mieux qu’au début, ou alors qu’ils aient compris quelque chose.

• Vous écrivez des livres qui vous ressemblent?

Peut-être. En tout cas, j’écris des livres qui m’animent et qui me font plaisir, tant au niveau de l’histoire que de l’écriture.

• Vous possédez un rituel d’écriture?

D’une certaine façon, oui. Il y a toute la période durant laquelle je cogite et noircis un petit carnet. Les personnages et l’histoire que je souhaite raconter s’y dessinent peu à peu… En même temps, je compose la bande-son que j’écouterai lorsque je me lancerai dans l’écriture. Ensuite, je pétris tout cela en long, en large et en travers. Et une fois que je me sens en adéquation avec l’ensemble, je passe en phase « rédaction ». Lever à 5h30 du matin et la machine est lancée… sur fond de musique. Elle m’est indispensable, me guide dans ma façon d’écrire, m’oriente vers l’atmosphère que je souhaite mettre en scène.

• Rédiger un roman vous prend beaucoup d’énergie?

Oui, quand même… car je travaille même le weekend et relis ce que j’ai fait les jours d’avant pour ne pas rompre le lien. Lorsqu’on est en phase d’écriture et que l’on a des coupures d’une ou deux journées par exemple, il faut parfois sortir les pagaies pour relancer la machine, replonger dans sa bulle. Et puis certaines fois, il y a des journées page blanche, alors bien sûr cela m’angoisse. Mais il faut faire avec, se bousculer et se poser des questions, car chaque année, fin mars début avril, je sais que mon livre doit être fini et mis en librairie.

• En devenant auteure avez-vous appris quelque chose sur vous?

J’ai eu la sensation d’avoir finalement trouvé ma voie. En termes de bonheur professionnel, je n’ai jamais été aussi heureuse que depuis que j’écris, j’ai trouvé un équilibre. C’est une chance et un luxe merveilleux d’exercer une profession que vous adorez et qu’en plus le succès soit au rendez-vous.

• Certains auteurs disent que l’écriture est pour eux une forme de thérapie. C’est votre cas?

Déjà je suis dans la fiction totale, donc cela me semble peu probable. Après, imaginer des histoires, c’est aussi un défouloir. En tant qu’écrivain, on se projette dans des vies qui ne sont pas les nôtres et on les découvre par procuration. Mais je n’ai jamais eu l’impression de régler mes problèmes en écrivant un roman.

« Certains lecteurs me disent qu’ils ont renoué avec la lecture grâce à mes livres.  »

• Êtes-vous, aujourd’hui encore, étonnée de votre succès?

Oh là là oui! J’ai toujours autant de mal à y croire. Même si je souhaite que cet étonnement perdure. Les rencontres avec les lecteurs, les séances de dédicace sont à chaque fois bouleversantes. Je me sens toute petite face à ces lecteurs qui me font partager leur ressenti ou les liens qu’ils ont développés avec les personnages. Certains me racontent des situations de deuil qu’ils ont vécues et combien Les gens heureux lisent et boivent du café leur a fait du bien. Pourtant, au fond de moi, je ne peux m’empêcher de penser : « mais qui je suis moi pour être remerciée. J’ai simplement inventé une histoire alors que ces gens-là ils l’ont vraiment vécue ». De penser que mes romans aient pu les aider à un moment ou à un autre, c’est… plus qu’émouvant. Tout comme lorsque certains lecteurs me disent qu’ils ont renoué avec la lecture grâce à mes livres. Je pense que, pour un auteur, il n’y a pas plus beau compliment. Finalement, ce serait plutôt à moi de remercier ces gens car s’ils n’avaient pas été là, depuis le début, je n’existerais simplement pas en tant qu’auteure. C’est eux qui m’ont offert ce statut, et ce sans passer par la case éditeur.


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