Aimer Lire N° 8, février 2018

Urbex, terrain de chasse photographique

par Luc Debraine

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Phénomène de société, l’exploration urbaine de sites ou de bâtiments désaffectés est l’occasion de réaliser des images fortes, belles, hantées.

À chaque époque son goût des ruines. Le motif de la décrépitude est si puissant, si symbolique, qu’il n’en finit pas d’être réactivé. Poètes, écrivains, dessinateurs, graveurs, peintres, voyageurs-esthètes ont toujours aimé ces vestiges qui renvoient à la condition transitoire de l’être humain. Voire des empires qui, un jour ou l’autre, crouleront sous le poids de leur vanité. Une ruine est à la fois terrible et superbe.

Aujourd’hui, l’homme est avide d’urban exploration, l’urbex pour les intimes. Ce mouvement a pris son élan dans les années 1990, sous l’impulsion de pionniers comme le Canadien Ninjalicious. L’emploi d’un pseudonyme suggère l’aspect clandestin de cette exploration urbaine, habits noirs, capuches sur les têtes, gros godillots aux pieds, pas loin de l’univers des graffeurs. C’est un hobby de l’interdit, un hobby à risques.

Il consiste à découvrir, visiter et recueillir des informations sur des lieux désaffectés : usines, dépôts, demeures, hôpitaux, théâtres, gares, écoles, églises, souterrains, prisons, sites militaires ou civils. Bref, tous les lieux construits puis abandonnés, en ville surtout, mais aussi en périphérie ou à la campagne.

Les adeptes sont discrets, organisés, respectueux la plupart du temps de quelques règles de base : ne pas forcer l’entrée d’une propriété, ne pas laisser de traces autres que celles de pas, ne rien endommager, être seul ou en petit groupe, ne pas communiquer ses trouvailles au-delà d’un cercle restreint. Se rappeler sans cesse que pénétrer dans un site interdit peut avoir des conséquences policières, judiciaires ou porter atteinte à l’intégrité physique de l’explorateur.

Le terme est bien choisi. Explorer implique la découverte conscencieuse d’un endroit peu accessible, inconnu, lointain. Dans l’urbex, c’est un lointain proche, au coin de la rue, de la ville ou de la région, mais qui échappe au regard.

Un univers parallèle qui résonnait naguère de mille bruits de la vie, mais qui n’est plus que silence ponctué de fuites d’eau, de courants d’air et de craquements de bois vermoulu.

Explorer, c’est se préparer. Un urbexeur consulte des forums et des sites en ligne, dialogue avec d’autres initiés, tire parti de Google Maps et de Google Earth, effectue des reconnaissances, se renseigne sur la surveillance d’un site, s’équipe en conséquence. Quitte à prendre un masque si un bâtiment diffuse de l’amiante ou une usine un produit chimique.

C’est une pratique postindustrielle, un effet de la transformation du travail dans les pays occidentaux, de la migration vers les grandes villes. C’est un retour vers la rugosité de la matière physique dans une époque trop numérique. En Europe, en Amérique du Nord, au Japon, les passionnés sont toujours plus nombreux. La page Facebook d’urbex Suisse romande compte plus de 7000 abonnés. Le genre a ses topos emblématiques : Détroit dans le Michigan, l’île de Hashima au Japon (vue dans le James Bond Skyfall), Prypiat près de Tchernobyl.

Sur place, ne rien prendre. Sauf des images! L’urbex s’est imposé comme un genre photographique à part entière, avec ses spécialistes des souterrains ou des toitures, des sites industriels ou des vieux théâtres.

Difficile de trouver plus photogéniques que les textures et tavelures des murs, les rais de lumières qui jaillissent des toitures éventrées, les structures effondrées, la rouille au travail, la poussière qui s’accumule, les couleurs qui s’évanouissent, les verrières opaques, les perspectives encombrées de détritus.

Un guide tel que l’excellent Les secrets de la photo urbex de Philippe Sergent donne les conseils nécessaires à la réalisation de prises de vue dans des conditions de terrain et de lumière difficiles. De l’équipement au post-traitement de l’image, sans oublier le « making of » d’une quinzaine de photos réussies, le livre détaille cadrages, compositions et réglages. Il recommande l’emploi d’un trépied en raison des longs temps de pose. Et l’appoint, si nécessaire, de flashs, torches, bougies. Ou du « light painting » qui consiste à déplacer une source de lumière lorsque l’obturateur est ouvert, effet spectaculaire à la clé.
L’urbex encourage à mieux connaître les règles de base de la photographie, qu’elle soit argentique ou numérique. Ouvertures, temps d’exposition, profondeurs de champ, choix de focales et de sensibilités, lumières naturelles ou artificielles : tous les fondements de la technique sont au rendez-vous, exacerbés par un milieu hostile.
Plus encore, il existe un troublant jeu de correspondance entre la nature profonde de la photographie et l’urbex.
Car ici et là, il est question de mémoire, de temps arrêté, de trace sensible, de support fragile, d’instinct de chasse. Le « cela a été » de Roland Barthes, qui assimile la photographie au passé et à la mort, trouve dans l’urbex un singulier écho.

L’abondance, aujourd’hui, d’images d’exploration urbaine n’est pas toujours synonyme de qualité. Le genre est exigeant, le mauvais goût de la retouche excessive, du filtre trop coloré et l’utilisation à grosses louches de l’imagerie à grande gamme dynamique (HDR) est trop souvent au rendez-vous.
L’un des meilleurs ouvrages de ces dernières années est d’ailleurs un modèle de sobriété. Ce qui ne l’empêche pas d’être sensationnel. Réalisé sur plusieurs années par deux jeunes photographes français, Yves Marchand et Romain Meffre, Détroit. Vestiges du rêve américain est un modèle du genre. L’ex-capitale de l’automobile, symbole décati du capitalisme américain, offre à la chambre 4×5 inches des deux photographes une collection de monstrueuses usines à l’abandon, de bâtiments néo-classiques en déshérence, de maisons qui vacillent avant de mordre la poussière.
Ce livre-phénomène, paru en 2010, a encouragé une chasse à la ruine dans la ville presque fantôme, au déclin si photogénique. Les habitants de Détroit appellent ce recueil de photos un « detritus porn » car, selon eux, il amplifie le malheur de Détroit, alors même que la cité amorce sa renaissance. Comme quoi les bonnes images fabriquent parfois une mauvaise image. Il n’empêche : Détroit. Vestiges du rêve américain a suscité l’admiration de l’Américain Robert Polidori, fameux artiste-photographe. Polidori est l’auteur d’un livre mémorable sur les effets catastrophiques de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans.

Autres réussites, le Spirit of Place d’Aurélien Villette, cent dix superbes images d’architectures désertées, et aussi le splendide Abandoned Japan de Jordy Meow. Ce dernier ouvrage est, lui aussi, impressionnant, ne serait-ce que par la conception nippone des ruines. Ces dernières ne sont pas considérées dans l’Archipel comme des symboles d’un passé tragique, mais comme parties prenantes de la vie des individus qui vivent aux côtés d’elles, méritant respect et protection.

Urbex: les lieux abandonnés ont leurs aventuriers, sur la RTS

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