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Le roman noir

n’est pas que blanc mais… presque

par Mohamed Benabed

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Le roman policier est considéré aujourd’hui comme le genre littéraire le plus lu et a fait un long chemin depuis Wilkie Collins et sa Femme en blanc sorti en 1860 dans une Angleterre victorienne un peu collet monté. Maintenant, plus un seul petit coin du globe n’échappe aux crimes et aux détectives de toutes les nationalités. Le polar frappe donc partout. On en vient donc à se demander pourquoi les minorités visibles ne s’expriment que très peu dans ce genre de littérature. Énigme sur laquelle nous avons planché en mettant en avant quelques classiques mais aussi, bien sûr, des nouveautés.

Depuis l’avènement du roman noir dans les années 1920 aux États-Unis, le polar ne se contente plus de traiter l’intrigue sur le modèle anglais du Whodunit (qui a commis le crime?), mais a pour ambition de parler de notre société. J.-P. Manchette, sur qui on peut lire un très joli travail de critique aux Éditions Anarcharsis paru en mars 2017 s’intitulant Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire, le synthétise dans un article de Charlie Mensuel en 1979 : « Je décrète que le polar ne signifie nullement roman policier. Polar signifie roman noir violent. Tandis que le roman policier à énigmes de l’école anglaise voit le mal dans la nature humaine, le polar voit le mal dans l’organisation sociale transitoire. Un polar cause d’un monde déséquilibré, donc labile, appelé à tomber et à passer. Le polar est la littérature de la crise ». À partir de ce postulat, il est normal de voir dans le roman noir la représentation des minorités visibles.

De l’influence du roman noir sur le roman policier

Cet aspect critique « sociale » s’est petit à petit étendu au roman policier. Les auteurs devenant alors les porte-voix de populations restées longtemps sans voix.
C’est ainsi qu’en 1929 paraît le roman d’Arthur Upfield The Barrakee Mystery (non traduit en français), la première enquête de Napoléon Bonaparte qui a la particularité d’être aborigène. Il sera le héros d’une trentaine de titres, malheureusement tous épuisés aujourd’hui. Avec la création de son personnage, Upfield est nommé « le père du polar ethnologique ». Le lecteur découvre, via le prisme de l’intrigue, une culture et un peuple peu connus en Occident. Sur ces traces, mais cette fois-ci dans l’univers des Amérindiens, on trouvera quelques années plus tard Tony Hillerman et ses héros Jim Chee et Joe Leaphorn ou aujourd’hui, Craig Johnson et son chérif d’origine cheyenne, Walt Longmire, dont la dernière aventure La dent du serpent vient de sortir chez Gallmeister.
Mais voilà, nous avons pu constater tant chez Upfield que Hillerman père et fille (le dernier roman de Anne Hillerman La fille de Femme-Araignée paru chez Rivages fait écho à l’univers de son géniteur) que ce sont des auteurs blancs qui font évoluer leurs héros issus d’une minorité visible. Car au cœur de la gigantesque production annuelle de polars, rares sont les auteurs qui en sont eux-mêmes issus.

Qu’en est-il de ces minorités écrivant sur elles-mêmes?

Les États-Unis font toutefois figure d’exception puisqu’en 1957 paraît La Reine des Pommes de Chester Himes avec ses deux flics brutaux que sont Ed Cercueil et Joe Fossoyeur. Un auteur noir avec des personnages noirs, c’est presque de l’inédit à cette époque. Ce roman paraît au moment de la lutte des droits civiques avec Martin Luther King. C’est seulement deux ans après que Rosa Parks refusa de s’asseoir au fond du bus en Alabama. Cette concordance n’est pas une coïncidence. Il y a bien adéquation entre polar et critique sociale.
Avec son premier livre, Himes ouvre une porte qui laissera passer des auteurs importants comme Iceberg Slim et son Pimp, mémoire d’un maquereau ou le Ne mourrez jamais seul de Donald Goines. Parmi les auteurs afro-américains d’aujourd’hui, on ne peut passer à côté de Walter Mosley, créateur du détective Easy Rawlins (incarné au cinéma par Denzel Washington), et de Leonid McGill (aux Éditions Actes Sud).
Il ne faut pas non plus oublier qu’entre 1997 et 2004, les Éditions de L’Olivier auront à cœur de publier des auteurs afro-américains non pas pour leur couleur, mais parce qu’ils étaient les porte-
parole d’une génération qui voulait dénoncer le système carcéral (pour Clarence Cooper) et le trafic de drogue (pour Vern Smith ou Herbert Simmons). Malheureusement aujourd’hui, il est difficile de trouver la collection en librairie mais, certains sont encore disponibles en poche.

Du côté francophone

Pour la France, la question est plus problématique. Car s’il est aisé de trouver des auteurs étrangers dans les librairies francophones comme le Chinois Qiu Xiaolong (et son inspecteur Chen), le Marocain Driss Chraïbi (et son inspecteur Ali), Yasmina Khadra (et son inspecteur Llob) ou le Gabonais Janis Otsiemi (dont le dernier roman Tu ne perds rien pour attendre vient de paraître dans la nouvelle collection des Éditions Plon, « Sang Neuf »), il n’est rien de tel pour les auteurs des minorités visibles lorsqu’il s’agit de s’exprimer dans la langue de Molière.
Au regard de la masse de titres produits chaque année, on ne peut manquer de s’apercevoir que les polars écrits par les minorités visibles sont quasiment absents des rayons des librairies. Évidemment il en existe. S’il fallait n’en citer qu’un, ce serait Abdel Hafed Benotman dont le livre posthume Un jardin à la cour aux Éditions Rivages est à la fois d’une grande noirceur et d’une profonde humanité – comme tous ses livres d’ailleurs.
Mais il ne faut pas encore désespérer, car même si ces auteurs sont rares, on en trouve quelques-uns issus d’Afrique du Nord, comme Karim Madani dont le dernier livre Jewish gangsta : aux origines du mouvement goon est paru aux Éditions Marchialy. Mais aussi  Mouloud Akkouche avec son Résidente sorti en 2016 chez Court Circuit, et Jilali Hamham dont 93 Panthers est paru chez Rivages en février 2017. Mais malheureusement, nous n’avons trouvé aucun écrivain de polar provenant d’Afrique Noire.

Transmission, le maître mot

Le polar s’est donné pour mission d’être le reflet de notre société. Il était important qu’il devienne un moyen de parler des conditions de vie des minorités visibles. Comme le fit Sherman Alexie, auteur d’origine amérindienne, dans Indian Killer, Chester Himes dans la plupart de ses romans ou Abdel Hafed Benotman dans ses écrits sur la prison.
À notre époque, beaucoup d’auteurs de polar animent des ateliers d’écriture, donnent des conférences dans les universités. C’est finalement une façon d’engendrer des vocations ou de révéler des talents. Et de permettre aux auteurs issus de ces minorités visibles de s’emparer de ce genre et aux éditeurs d’être davantage à l’écoute des nouvelles voix du polar.

Documentaire sur Chester Himes (en anglais - part 1)

Documentaire sur Iceberg Slim (en anglais)


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