Pléiade: La bibliothèque des étoiles

 

par Joëlle Brack

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En cet automne 2017, Philip Roth fait son entrée dans la Pléiade, où Cendrars, Conrad, Jules Verne et Balzac voient leur œuvre complétée, enrichie de traductions et d’appareils critiques revisités.

Un peu moins médiatisée que le Nobel ou le Goncourt, l’entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade est cependant un événement, dont les amateurs attendent le palmarès à chaque équinoxe. Trois noms fusent en cet automne 2017 avec, à tout seigneur tout honneur, deux volumes Cendrars, consacrés cette fois aux œuvres romanesques et à la poésie complète. Hors normes, d’un talent protéiforme (poésie, roman, cinéma, journalisme), fasciné par la modernité, Blaise Cendrars (1887-1961) aura brillé d’un éclat particulier au firmament du XXe siècle. À vingt-cinq ans, il avait déjà voyagé en Russie et aux États-Unis, écrit Les Pâques à New York et La prose du Transsibérien*, s’était forgé un nom de braise et de cendres, avant de laisser en 1915 sa main droite en sacrifice à un idéal de liberté, et de faire de la gauche celle de l’écriture.

Présenté par Claude Leroy, Christine Le Quellec Cottier et Jean-Carlo Flückiger, du Centre d’études Blaise Cendrars, le corpus poétique offre de découvrir, mêlés au fameux Transsibérien ou Dix-neuf poèmes élastiques, des compositions de jeunesse (1907-1912) ou tardives (1949-1952) et une brassée de poèmes épars. Mais l’axe du projet demeure la prose romanesque. Ce premier volume est donc complété d’œuvres allant de 1917 à 1929 aussi célèbres que L’Or, sur le général Suter, ou Moravagine, éblouissante variante sur le double et la folie. Mais les opus moins connus comme Éloge de la vie dangereuse, L’ABC du cinéma ou l’étonnant Dan Yack, dont l’édition probablement retranscrite à partir de rouleaux enregistrés et celle censée être la gagnante du Goncourt, sont autant d’aventures épiques! Le second volume est tout entier consacré à remettre en contexte et en perspective les romans de 1931 à 1958, de La vie secrète de Jean Galmot (Rhum) à Emmène-moi au bout du monde! en passant par D’Outremer à indigo. Des notes, des projets, des plans et des entretiens sont l’occasion de mieux saisir la stature de Cendrars : « Seul un géant pouvait se survivre aussi longtemps » résuma Henry Miller dans l’éloge funèbre de son ami…

En contrepoint, un autre géant des Lettres entre dans la Pléiade. Il s’agit de l’Américain Philip Roth! Un honneur que seuls de rares écrivains ont le privilège de savourer de leur vivant : il est le dix-huitième seulement à rejoindre ce club qui ne comptait que deux étrangers, Mario Vargas Llosa et le poète vaudois Philippe Jaccottet.

Prof de littérature avant d’en devenir l’une des figures les plus marquantes, Philip Roth a passé le gué à 26 ans avec Goodbye, Columbus, qui ouvre le volume en rappelant le début fracassant d’un auteur qui reçut d’entrée le National Book Award! D’un point de départ banal – la vie des petits-bourgeois juifs américains dans le New Jersey universitaire – Roth a su tendre vers l’universel, tempérant la satire sociale d’un lamento tantôt burlesque, tantôt émouvant, et dopant la portée auto-analytique de ses romans par une inventivité de langage, une liberté de ton, un sens de l’absurde qui décoiffent. Outre La plainte de Portnoy (la traduction revisitée a rajusté le titre), jugé scandaleux en 1969 et devenu aujourd’hui un classique, le choix des œuvres permet de suivre, à la faveur du Sein (1975) et de Professeur de désir (1979) d’une part, de Ma vie d’homme (1974) de l’autre, l’apparition récurrente de David Kepesh et Nathan Zuckerman, les alter ego de Roth. Littérairement habile, humainement agaçante, leur présence au cœur d’une fantaisie sans tabous politiques ni moraux démultiplie l’écrivain en une galerie de miroirs déformants, ses avatars endossant complaisamment la provocation de Roth – mais aussi cette forme de tendresse, vestige de sa culture yiddish.

Une bibliothèque, c’est le carrefour de tous les rêves de l’humanité… Julien Green

Joseph Conrad, lui, fait un « retour » dans la Bibliothèque. Cinq volumes en effet y ont déjà tracé le portrait de cet auteur complexe, Polonais exilé devenu officier de la marine marchande britannique (la mer fut sa source récurrente d’inspiration) qui avait choisi dès 1886 sa langue d’adoption pour passer à la littérature, livrant en trente ans une vingtaine de romans et des recueils de nouvelles à l’anglais impeccable. L’objectif de ce nouvel ouvrage est de « résumer » cette publication pour mieux faire découvrir l’écrivain par le biais de sept de ses textes. Au cœur des ténèbres (1899) – connu entre autres pour son adaptation au cinéma par Coppola sous le titre Apocalypse Now – est entouré de deux œuvres de ses débuts, Le Nègre du « Narcisse » (1897) et Lord Jim (1900). Alors que La ligne d’ombre (1917) incarne la maturité, Typhon, Amy Foster et Le Duel (1903-1908) illustrent l’art de la nouvelle que Conrad porta à sa plus fine expression. On trouvera ces œuvres dans leur traduction Pléiade d’origine (celle de Typhon est signée André Gide). Cependant, certaines sont révisées et accompagnées d’une belle analyse de Jean Deurbergue sur leur inquiétante puissance. Un outil indispensable pour explorer l’insondable horreur qui hante les personnages, les situations et les éléments eux-mêmes…

Enfin, car rien n’illustre mieux que lui la notion de romanesque et du beau livre, Jules Verne donne cet automne à la Pléiade sa note festive avec un quatrième tome des Voyages extraordinaires qui rassemble deux de ses chefs-d’œuvre universels, Le tour du monde en quatre-vingts jours et Michel Strogoff, une fantaisie philosophique, Les tribulations d’un Chinois en Chine, et l’énigmatique Château des Carpathes, un drame romantique aux inventions curieusement prophétiques. Si ce n’est pas Noël, ça!

La petite histoire de la grande Bibliothèque de la Pléiade

Il y eut d’abord le ciel et, dans la constellation du Taureau, à 444 années-lumière, ce groupe d’étoiles dont les plus brillantes étaient visibles à l’œil nu. Puis, la mythologie expliqua que ces corps célestes (que l’astronomie d’aujourd’hui appelle sèchement M45) sont les Pléiades, les sept filles d’Atlas et de Pléioné, que Zeus protégea des assiduités d’Orion en les plaçant dans l’azur éthéré. De tout temps, le cycle de leurs apparitions scanda les saisons, ce sont la Bible et l’Odyssée d’Homère qui le disent… Et puis vinrent les mots et les poètes, l’encre et le papier : en 1549, la Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay proclamait ses ambitions et celles de ses amis Ronsard, Baïf, etc. pour une langue moderne, digne de la Renaissance. Ils étaient sept, on appela donc leur mouvement la Pléiade – bien qu’eux-mêmes ne se soient jamais désignés ainsi!

En héritière directe des grandes collections érudites de l’histoire de l’édition, la Bibliothèque de la Pléiade s’attache depuis trois quarts de siècle à restituer le patrimoine littéraire et intellectuel mondial dans toute sa diversité. Fleuron des Éditions Gallimard, elle doit cependant son nom à son créateur, Jacques Schiffrin, un intellectuel et un juriste français (diplômé de l’Université de Genève!), qui avait fondé ses Éditions La Pléiade à Paris en 1923, et céda le concept de sa « Bibliothèque » à la NRF en 1934.

Des éditions à partir de manuscrits et documents originaux, des traductions actualisées, la tradition d’un riche appareil critique confié aux meilleurs spécialistes lui ont rapidement apporté une réputation d’érudition qui touche aujourd’hui sa quatrième génération de lecteurs. Au rythme d’une dizaine de volumes par an, la Pléiade a éclairé des textes de référence de tous les siècles et de toutes les cultures, mais aussi consacré les auteurs modernes et contemporains, auxquels les classiques trop élitistes cèdent peu à peu la place. Une bibliothèque n’est pas un musée de la littérature et, pour rester vivante, doit refléter les aspirations de ses lecteurs.

Depuis la poésie de Baudelaire en 1931, premier volume d’une collection dont la présentation n’a jamais varié, ce sont près de 650 titres qui ont paru, soit plus de vingt mètres de reliure pleine peau estampillée à l’or fin… Plus de six millions de ces volumes circulent aujourd’hui dans le monde!

L' Enquête : Les dessous de la Pléiade - Stupéfiant !


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