Aimer Lire N° 8, février 2018

New York, New York

par Joëlle Brack

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New York est l’invitée d’honneur du Salon du livre de Genève 2018 qui se tiendra du 26 au 30 avril. Une exceptionnelle opportunité pour s’envoler vers la Grosse Pomme et de se délecter de bouquins qui célèbrent la ville qui ne dort jamais.

«  Quoi de plus prestigieux, dans le monde de l’illustration, que de dessiner la couverture du New Yorker? Rien. » La toute récente présentation par Dargaud de l’album New York Book, du Néerlandais Joost Swarte, résume sobrement la réalité. Une réalité faite de rêves et de jalousie, d’enthousiasme et de rejet, de panache romanesque et de dures évidences : la voix canaillement séductrice de Liza Minnelli le disait bien, I want to be a part of it, et Big Apple ne laisse jamais indifférent!

Image prise depuis www.dailymail.co.uk

Avec un talent unique, New York en effet parvient à fasciner ses hôtes en même temps qu’elle leur offre l’impression d’être chez eux dans son fourre-tout architectural. Dans son délire urbain dont la cathédrale est un musée métropolitain, le centre une pelouse arborée de 3,5 km2, et le sous-sol un labyrinthe antédiluvien où serpente le plus vaste métro du monde. Dans son damier de rues et d’avenues numérotées qui fait que non seulement on sait où l’on est, mais aussi où l’on va. « Parfois », s’étonnait Albert Camus, « au-delà des gratte-ciel, le cri d’un remorqueur vous surprend (…) et vous vous souvenez que ce désert de fer et de ciment est une île. »

Sur les pas de Scorsese, de Woody Allen et de tant d’autres, le cinéma a fait connaître le décor dans ses moindres recoins, les gratte-ciel de King Kong et les rues pauvres de West Side Story, le Bronx du Parrain et les hauts lieux de la finance du Loup de Wall Street. Cela pourrait avoir gâché la surprise, mais non : les bouches des canalisations crachent vraiment leur vapeur dans la nuit, les pompiers sillonnent bien la ville au son de leur improbable sirène, le soleil tombe par les verrières de Grand Central sans ingénieur lumière, il faut toujours des quarters pour payer le métro et les téléphones publics, le pont de Brooklyn se balance effectivement un peu et Miss Liberty reste bouleversante malgré la fin d’Ellis Island. Être déçu est impossible. Deviner comment la magie peut encore opérer aussi…

Peu de villes au monde peuvent se vanter d’avoir attiré autant de biographies historiques ou artistiques, d’être l’héroïne de tant de romans, et en effet, pourquoi les écrivains auraient-ils résisté à la bouillonnante personnalité de New York? Manhattan Transfer de Dos Passos, ou plus récemment Le gang des rêves de Luca Di Fulvio et l’étonnant Derniers jours de l’émerveillement de Graham Moore ont plongé aux sources de l’essor new-yorkais, indissociable de celui du capitalisme décomplexé de la seconde moitié du XIXe siècle. Car, malgré l’évidente richesse de ses foisonnantes aventures, bien rares sont les évocations de la Manahata des Algonquins, de l’époque où la Compagnie des Indes leur acheta cette île pour l’équivalent de 24$, ou encore du grand incendie qui détruisit alors les cinq cents (!) maisons de la ville… Dommage. Mais compréhensible, tant « New York la démente, la ténébreuse » (Kerouac dixit) est tournée vers demain!

Will Eisner lui a consacré New York Trilogie, Paul Auster sa Trilogie new-yorkaise, Jay McInerney a baptisé la sienne Trente ans et des poussières, La belle vie et Les jours enfuis. The Great Gatsby et L’Aliéniste y flânaient, Jazz de Toni Morrison et le Harlem Quartet de James Baldwin y ont fait résonner haut la musique afro-américaine et la ségrégation, le grinçant Tom Wolfe (Le bûcher des vanités) y a rejoint l’altière Edith Wharton (Le temps de l’innocence, prix Pulitzer 1921) dans le tableau de la riche société new-yorkaise aux prises avec la déchéance. Depuis, autour des décombres urbains et sociologiques de NYC, les talents de John Updike (Terrorist), Deborah Eisenberg (Le crépuscule des superhéros), Jonathan Safran Foer (Extrêmement fort et incroyablement près), Joseph O’Neill (Netherland) ou Don DeLillo (L’homme qui tombe) ont répondu à un code mystérieux : 09/11. Même les livres jeunesse emmènent volontiers leurs petits héros à New York, et nombre de guides de voyage sont spécifiquement destinés aux jeunes asticots de la Grosse Pomme! Quant à New York Melody, délicatement ciselé par Hélène Druvert, pas sûr qu’il n’enchante que les enfants…

Les photographes ne sont naturellement pas en reste, et ce depuis l’aube de leur art. Une maison basse au sommet d’une colline herbeuse, cernée par une barrière blanche et une prairie sommairement clôturée : telle est la plus ancienne photo (octobre 1848) de New York, montrant la verte campagne de Broadway… Mais si les friches ou les fermes sépia paraissent irréelles, d’autres parties de la ville semblent au contraire avoir toujours existé.

En 2014, l’artiste Jordan Liles a repris sous le même angle certaines des photos laissées par George Bradford Brainerd, un ingénieur du service des eaux de Brooklyn : les quartiers, les perspectives, la structure, l’animation même sont immédiatement reconnaissables… alors que Brainerd les photographiait dans les années 1870 – 1885!

Il suffit de passer quelques heures à New York pour comprendre cette passion ininterrompue : son aspect graphique frappe quel que soit l’angle de perception. Vu du ciel – l’effet nocturne, avec ses myriades de lumières suspendues, est plus extraordinaire encore – le quadrillage des rues produit un effet fascinant, renforcé par le contraste entre la ville, construite jusqu’au ras de l’eau, et la soudaine sobriété de l’océan. À pied dans les rues, un coup d’œil en l’air est toujours renversant, que l’on soit dans un quartier moderne aux buildings de verre et d’acier ou dans une rue longeant les « brownstones » (immeubles du XIXe en grès rouge) à corniches. Les façades fuyant vers la voûte céleste semblent la tenir à distance et la découper en éclats anguleux. Quant à la skyline tendant vers l’infini, elle accentue, de manière magique et inquiétante, l’extravagance de la « magnifique catastrophe » architecturale, comme Le Corbusier qualifia cette cité démesurée flottant sur son radeau de terre. Longilignes, sobres et bleutées, deux silhouettes uniques au monde ponctuaient l’horizon, exprimant à elles seules l’audace, l’élégance et le dynamisme de la ville. Leur fin tragique, un matin de septembre, fit basculer le monde dans le XXIe siècle. New York depuis n’est plus tout à fait comme avant mais continue d’aller de…. l’avant.


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