La BD et ses indémodables héros

par Laurence de Coulon

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Nos enfants lisent les BD que nous lisions à leur âge. Et nous leur piquons leurs albums, parce que nos héros préférés ont de nouvelles aventures. À la recherche de cet engouement pour les neiges d’antan.

Depuis quelque temps, petits et grands se glissent avec délice dans les mêmes albums de BD. Ceux dont les héros ont été créés il y a trente ans ou plus. Il y a plusieurs raisons à ce phénomène. La nostalgie de l’enfance, bien sûr, cet univers merveilleux de tous les possibles, cette bulle protégée. La nostalgie d’autres époques plus prospères, ou vues comme telles, dans un moment où le marché du travail se tend, et la violence montre un visage hideux. Mais il y a autre chose. Notamment le fait que certains héros sont d’une modernité indéfectible.

Prenons Gaston Lagaffe, par exemple. 60 ans, et pas une ride. Son secret? Tout le monde connaît son caractère, mou, maladroit et paresseux mais inventif. En face de lui, un Fantasio hyper rigoureux et colérique. Des personnalités qui ne sont pas près de s’éteindre, pas plus que leur environnement de prédilection, le monde du bureau en général et celui des rédactions en particulier, même si celles-ci sont en voie de disparition.

À l’époque, on disait que la paresse était le lit des plus grandes inventions humaines – c’était la France sans pétrole mais pleine d’idées. Mais aujourd’hui, tout bon gourou conseille à ses disciples, à juste titre, de ménager dans son agenda du temps à ne rien faire pour être plus… créatif. Bref, paresse et créativité font bon ménage, semble-t-il, depuis la première apparition de Gaston dans les pages du Journal de Spirou en 1957.
Ce qui peut surprendre, en revanche, c’est la propension de Fantasio à en venir aux mains, un goût pour la boxe, donc, et une colère mal gérée plutôt mal vue aujourd’hui. Et alors que les jupes crayon des femmes reviennent à la mode (tiens, tiens, la nostalgie ne se cantonnerait-elle pas à la BD?), l’éternel rôle de secrétaire a pris un coup de vieux, lui.

Ce n’est pas nouveau ; à ses origines, la BD est un monde d’hommes. Un monde d’hommes jaloux, qui plus est, ce n’est pas Cédric qui nous contredira. Cédric, malgré sa relative jeunesse (il est né en 1986), sa blondeur et sa candeur (il fait bien rire son pépé quand il se demande si ses parents s’y connaissent en éducation sexuelle), et même son ouverture à la différence (son amoureuse, Chen, est chinoise), voit sa maman éplucher les légumes plus souvent qu’à son tour, et n’hésite pas à envoyer des bouses à la figure de ses rivaux dans le numéro 6 de 1993, Chaud et froid. Dans le numéro 31, Temps de chien!, Cédric est toujours aussi tendre et naïf (cette fois, il gobe l’histoire de son pépé qui lui raconte que les graines des papas pour faire des bébés se vendent à l’hôpital dans des sachets), mais sa mère passe beaucoup de temps à faire le ménage.

On ne parle même pas de Tintin, qui a fait rêver plusieurs générations de garçons, et continue à trouver de nombreux émules chez les petits mecs d’aujourd’hui. L’absence de femmes dans la vie du petit reporter a déjà beaucoup fait jaser, mais la verve du caractériel Haddock, l’esprit affûté et la générosité de Tintin, les inénarrables Dupont et Dupond, et l’aptitude à écorcher les noms de la Castafiore, couplés à un sens de l’aventure inspirant ne cessent de faire voyager petits et grands.

Les mœurs des Schtroumpfs ont elles aussi été largement commentées, puisqu’ils vivent très nombreux en compagnie d’une seule femme. À sa première apparition, dans le troisième volume, la Schtroumpfette véhiculait une image de la femme pas vraiment féministe. Elle devait être belle pour plaire, était capricieuse et écervelée. Aujourd’hui, même si les Schtroumpfs, et leur merveilleux univers avec de petites maisons rondes dans une forêt bucolique, n’ont pas pris une ride, et gardent au contraire toute leur séduction pour la nouvelle génération, la Schroumpfette, elle, prend une place plus nuancée. Dans le dernier épisode, c’est elle qui, soucieuse de son apparence physique, s’aperçoit la première du danger pondéral que représentent des haricots mauves, mais elle a aussi l’esprit d’entreprise, et si elle délègue toujours aisément le travail physique, elle se montre solidaire dans l’adversité.

L’image de la femme, dans la bande dessinée classique réappropriée par une nouvelle génération d’auteurs, s’avère un enjeu réel et fécond. À cet égard, les nouveaux épisodes
de Mickey sont exemplaires. Alors que Mickey Maltese. La ballade de la souris salée de Bruno Enna, Giorgio Cavazzano et Alessandro Zemolin joue avec une Minnie digne des stéréotypes hollywoodiens, passive et la gifle facile, dans Mickey et l’océan perdu de Denis-Pierre Filippi et Silvio Camboni, Minnie s’occupe de l’aspect mathématique et scientifique des aventures de la célèbre souris. Dans ce dernier épisode, Pat Hibulaire, l’éternel ennemi de Mickey, offre aussi quelques surprises. Et l’intrigue, avec sa temporalité particulière, une espèce de futur vu depuis un passé qui n’est pas notre présent (vous avez tout saisi?), permet des illustrations oniriques et merveilleuses, avec des instruments scientifiques qui font surgir la nostalgie.

Reste que la réappropriation de classiques par des contemporains est une aventure magnifique, d’une grande richesse. Le Marsupilami, comme Mickey, a marqué de nombreux lecteurs, et ce faisant, de nombreux auteurs. Quand on lit Marsupilami, un recueil d’histoires courtes sur le célèbre marsupial, c’est à chaque fois deux univers qui entrent en collusion. Avec Olivier Bocquet et Brice Cossu, l’animal prend une fâcheuse ressemblance avec Alien, et avec Baba et Lapuss’, toute la jungle se peuple d’hybrides absurdes, de chenilles barbues et de singes bulleurs à lunettes.

Que la nouvelle génération d’auteurs ait la liberté de reprendre à son compte des personnages connus, ou qu’elle imagine de nouvelles aventures en restant fidèle aux créateurs de leurs personnages, son défi pour toucher les petits et grands d’aujourd’hui reste le même : la modernité. Elle passe par le changement du rôle de la femme dans Mickey mais aussi par la création de nouvelles références ou de nouveaux personnages. Pour le Marsupilami, c’est Alien, pour Astérix et la Transitalique, c’est Bifidus actif et Zerogluten. Bref, entre héros indémodables, décors intemporels et intrigues modernisées, la BD n’a pas fini de revisiter son passé.


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