Krimi: État des lieux du polar

par Emeric Cloche et Caroline de Benedetti

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Les Anglo-Saxons ou les Scandinaves ne sont pas les seuls auteurs de polar ayant la voix qui porte. Pour s’en rendre compte, il suffit de flâner dans les rayons des librairies de Berlin ou de Hambourg et d’assister aux lectures que les auteurs y donnent. Le Krimi ou Kriminalroman trace sa route même s’il reste, pour le moment, méconnu des lecteurs francophones.

Des origines à la guerre

Si l’on retient Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe comme acte de naissance du polar en 1842, la littérature allemande possède ses précurseurs : Heinrich von Kleist avec Der Zweikampf (Le duel, 1811), E.T.A. Hoffmann avec Das Fräulein von Scuderi (Mademoiselle de Scudéry, 1819) ou encore Adolf Müllner avec Der Kaliber (Le calibre, 1828). De 1933 à 1945, environ trois mille romans policiers allemands sont publiés et tirés à un million d’exemplaires. Les autorités considèrent ce genre comme une culture de masse divertissante, apolitique et peu dangereuse. Le ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande demande tout de même aux auteurs de situer leur histoire en Allemagne, de glorifier la police et de ne pas excuser les criminels. Malgré ces contraintes, certains auteurs résistent de manière astucieuse. Pour comprendre l’importance de la production de cette époque, il est indispensable de lire Krimi : Une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich de Vincent Platini. Ces Krimis, aujourd’hui traduits, parlent tous, d’une manière ou d’une autre, de l’arrivée des nazis au pouvoir et des prémisses de la Seconde Guerre mondiale, telle, par exemple, la série de Volker Kutscher racontant le Berlin des années 30.

KRIMI Hambourg, le trailer !

Des deux côtés du mur

L’Allemagne a longtemps été un pays partagé en deux. Afin de contrer le Krimi de l’Ouest, l’Est a, lui aussi, fortement développé ce genre de littérature qui s’est construit sous l’œil acéré de la censure. À la fin des années 60, le SozioKrimi (Ky, Martin, Göhre, etc) prend de l’importance. Polar engagé, il correspond sûrement à ce que l’on a appelé le néopolar en France. Le Krimi passe alors du statut de Trivialliteratur (littérature populaire) à une littérature plus reconnue.

De nombreux romans policiers allemands parlent de la division, de la réunification et de cette notion toute spéciale d’ostalgie (die Ostalgie), la nostalgie du passé de l’Allemagne de l’Est. Elle est perceptible chez Simon Urban (avec son uchronie Plan D dans un Berlin où le mur n’est pas tombé) ou encore chez Clemens Meyer. Quant aux blessures de guerre, elles continuent de se faire sentir, notamment chez Mechtild Borrmann avec Rompre le silence, ou Christoph Ernst avec Les morts renaîtront un jour.

Les thèmes récurrents

Si le bien, le mal, la culpabilité et la justice sont au cœur du polar, d’autres thèmes plus précis se dessinent au sein du Krimi. L’enquêteur cherche le coupable mais aussi le pourquoi du crime. Dès lors, il propose une radiographie de la société et de l’humain. « Nous évoluons sur une mince couche de glace et il arrive parfois que celle-ci se brise […] N’importe qui peut devenir meurtrier », rappelle l’avocat et écrivain Ferdinand von Schirach dans la revue Germanica. On peut donc dire que le rapport au monde, les discriminations raciales et la montée de l’extrême droite sont des thèmes récurrents qui ont été traités notamment par Friedrich Ani. Une autre tendance émerge dans le polar allemand, c’est le Frauenkrimi. Un genre centré sur la femme, son éventuelle homosexualité, la prostitution et évidemment les rapports de couple… Doris Gercke ou encore Pieke Biermann sont les figures de proue de ce type de roman.

Krimi des villes et Krimi des champs

Le décor a aussi son importance dans les polars allemands. Il existe une différence entre Berlin et le reste de l’Allemagne, tout comme il existe des différences entre la ville et la campagne. Pour le Krimi des villes : Quartier rouge de Simone Buchholz fait découvrir Hambourg aux côtés de la procureure Chastity. Pour le Krimi des champs, penchez-vous sur La ferme du crime d’Andrea Maria Schenkel. Les régions ne sont pas en reste avec Vengeance frisonne de Klaus-Peter Wolf qui permet de découvrir la Frise orientale, son thé et son humour, ou Choucroute maudite de Rita Falk en Bavière.

Les romans questionnant la technologie flirtent souvent avec l’anticipation et se développent au sein du Krimi.
À lire, Drone Land de Tom Hillenbrand, une enquête policière sur la mort d’un parlementaire européen sur fond de guerre, de surveillance et de montée des eaux.

Écrire l’ailleurs

Le décor a aussi son importance dans les polars allemands. Il existe une différence entre Berlin et le reste de l’Allemagne, tout comme il existe des différences entre la ville et la campagne. Pour le Krimi des villes : Quartier rouge de Simone Buchholz fait découvrir Hambourg aux côtés de la procureure Chastity. Pour le Krimi des champs, penchez-vous sur La ferme du crime d’Andrea Maria Schenkel. Les régions ne sont pas en reste avec Vengeance frisonne de Klaus-Peter Wolf qui permet de découvrir la Frise orientale, son thé et son humour, ou Choucroute maudite de Rita Falk en Bavière.

Les romans questionnant la technologie flirtent souvent avec l’anticipation et se développent au sein du Krimi.
À lire, Drone Land de Tom Hillenbrand, une enquête policière sur la mort d’un parlementaire européen sur fond de guerre, de surveillance et de montée des eaux.

L’avenir du polar allemand

Auteurs, éditeurs, traducteurs et libraires réfléchissent à la portée et à l’évolution du polar en Allemagne. Ils se réunissent tous les deux ans pour ce que l’on appelle le congrès Krimis Machen. À la suite d’une de ces réunions, l’éditeur et spécialiste Thomas Wörtche a publié ses analyses dans l’ouvrage Penser polar et on réalise que le polar allemand a finalement tout d’un polar comme les autres. Le thriller marche fort avec des auteurs comme Sebastian Fitzek, Sascha Arango, Tina Uebel, Zoran Drvenkar ou Frank Schätzing. Il est aussi marqué par les ficelles propres à l’enquête policière classique chez Nele Neuhaus mais aussi par l’humour d’un Heinrich Steinfest. Tous ces romans nous parlent de l’Allemagne d’aujourd’hui et fournissent une porte d’entrée pour mieux comprendre ce pays voisin. Il ne manque qu’un best-seller pour que plus de romans soient traduits. Les auteurs sont là, ils n’attendent que vous.

Une expo sur le polar allemand

Pour mieux connaître ou découvrir le polar allemand, il existe une exposition itinérante conçue par Fondu Au Noir et L’Atelier de l’oiseau bègue. Cette expo, « Krimi », est le résultat d’une enquête et de deux séjours à Berlin et à Hambourg. Elle comporte des textes, des photographies, des extraits de romans et des pièces sonores. Le site internet www.fonduaunoir.fr prolonge la découverte avec des articles sur les polars allemands.


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