Joël Dicker : « Écrire, c’est magique! »

par Laurence Desbordes

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La Disparition de Stephanie Mailer, le quatrième roman de Joël Dicker, sortira le 1er mars prochain en Suisse. Un page-turner réussi qui nous plonge à nouveau dans les Hamptons, sur les traces d’une journaliste mystérieusement disparue.

C’est dans l’arrière-salle d’une épicerie italienne, boulevard du Pont-d’Arve, que Joël Dicker nous a fixé rendez-vous. Tout droit sorti de Little Italy, le microrestaurant genevois nous projette dans cette Amérique de la côte Est qui inspire tant le romancier de 32 ans. 

De gentils yeux bleus, une bobine de beau gosse bien élevé, Joël Dicker est désarçonnant. De par les mots qu’il choisit, de par le succès décoiffant de La vérité sur l’affaire Harry Quebert qui n’a entamé en rien sa modestie, de par sa passion dévorante pour la lecture et l’écriture qui tranche avec son apparence de jeune homme bien rangé aux airs de banquier. 

Souvent, dans sa conversation, revient le nom de Bernard de Fallois, cet éditeur décédé il y a peu et dont il dit : « Je lui suis vraiment très reconnaissant, je lui dois tout.
Puis la discussion s’évade sur l’adaptation par Jean-Jacques Annaud de L’affaire Quebert, avec Patrick Dempsey dans le premier rôle, pour mieux revenir sur la sagesse de Bernard de Fallois, toujours lui, qui disait : « Le vrai succès, c’est le bonheur que l’on a à la création d’un projet. Après, si cela marche ou non… cela ne nous appartient pas. »
À l’impromptu, il ose me demander ce que je pense de son dernier roman. Un pavé de 640 pages qui nous entraîne au fil des lignes dans une enquête sur la disparition d’une journaliste à la recherche du véritable coupable d’un quadruple homicide dans une petite ville imaginaire des Hamptons. Un récit captivant, fourmillant de personnages attachants qui empruntent autant à la littérature russe qu’à celle de l’Oncle Sam.

Comment est né votre quatrième roman La Disparition de Stephanie Mailer?

C’est un processus que je ne peux pas expliquer. C’est à force de jouer avec des idées et de me poser des questions que cette histoire est née.

Je commence sans aucun plan et une liste restreinte de personnages. Je n’aime pas l’idée de rédiger des notes avec la couleur des yeux, des cheveux, le poids ou l’origine sociale des héros, car je souhaite laisser au lecteur la liberté de se les réapproprier, de les façonner au fil de son imagination.

Vous allez totalement à l’encontre de ces romanciers nordiques ou anglo-saxons qui font des schémas et des fiches très précises sur les lieux, les personnages, le déroulé de l’histoire, et ce avant de se lancer dans l’écriture…

C’est vrai. Certains mettent un an et demi à faire un plan, et une fois que tout est verrouillé, ils y vont… Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méthode. Il faut simplement se connaître pour réaliser comment on fonctionne et ensuite faire confiance à ce fonctionnement. Toute la difficulté est là. Moi, je mets un an et demi à comprendre ce que je suis en train de faire. J’écris sans note, sans plan, sans fiche parce que j’ai l’impression que cela me bride et je veux pouvoir tout changer jusqu’à la dernière minute. Du coup, le personnage doit exister en moi de façon forte et claire pour avoir sa place dans l’histoire. Si ce n’est pas le cas, il gicle très vite. Peu à peu, je vais me rendre compte de quoi parle le livre et je vais lui donner une direction. C’est comme une boule de neige qui grossit au fur et à mesure qu’elle avance en ramassant des petits bouts de bois et des cailloux qui sont sur son trajet.

Encore une histoire qui se situe dans les Hamptons. D’où vous vient cette attirance pour cette région?

Au début, je ne voulais pas forcément situer ce roman aux États Unis. J’ai essayé plusieurs pays, dont la Suisse, mais j’ai réalisé qu’inventer une ville entre Vevey et Montreux ne fonctionnait pas, même en tant que lecteur. Je trouvais qu’il n’y avait pas assez de place physique pour l’imaginaire. Peu à peu le roman s’est installé aux USA, mais ce n’est pour moi qu’un décor, une toile de fond, une couleur, que je maitrise et qui est suffisamment meuble pour que je la modèle à mon envie. 

Avec La Disparition de Stephanie Mailer, nous plongeons dans un roman choral. Pourquoi ce choix de narration?

Au départ, je voulais que tous les personnages aient la même importance, qu’il n’y ait pas de premier rôle même si certains ont plus la parole que d’autres. J’ai essayé ensuite de me détacher de cette idée pour ne pas me sentir bridé. Je ne suis pas à la recherche d’une prouesse stylistique et ne désire pas faire un texte très alambiqué. Au contraire même, je veux juste demeurer compréhensible. Je suis avant tout un lecteur et j’écris parce que j’aime lire. J’essaye donc, du mieux que je le peux, et très modestement, de pallier des défauts qui m’auraient déplu dans d’autres romans, notamment dans ceux où il y a beaucoup de personnages.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour rédiger La Disparition de Stephanie Mailer?

Deux ans et demi. L’écriture est le moment que je préfère. Ce temps n’est qu’à moi, à personne d’autre, et jamais on ne pourra me le prendre.
Si ces deux années et demie ont été une torture, même si le livre est génial et a beaucoup de succès, cela restera une mauvaise expérience. En revanche, si ce laps de temps a été synonyme de beaucoup de plaisir, alors quoi qu’il se passe ensuite, ce plaisir-là est indélébile.

Pourquoi écrivez-vous?

Parce que cela m’est indispensable. Parce que cela enrichit ma vie et me procure des sensations tellement fortes qu’il m’est impossible d’arrêter.

Pendant deux ans et demi, je me suis levé tous les jours à quatre heures du matin en bondissant hors de mon lit parce que j’avais le sentiment du lecteur qui se dit, alors que va-t-il se passer aujourd’hui? Cette curiosité est plus forte que la fatigue ou quoi que ce soit d’autre. Retrouver mes personnages, mon livre et savoir qui a tué cette pauvre fille et massacré tous ces gens me ravit. Et cette joie de les retrouver quotidiennement est toujours à la hauteur de la tristesse de les perdre quand le livre s’achève. C’est un petit deuil, car j’ai passé plus de temps, dans cette petite ville des Hamptons, avec mes personnages qu’avec n’importe qui d’autre, n’importe où ailleurs dans le monde.

Si La vérité sur l’affaire Harry Quebert avait eu moins de succès, auriez-vous continué à écrire?

Oui, absolument. Avant la publication de Quebert, on m’avait refusé six romans. J’avais donc toutes les raisons d’arrêter mais je ne pouvais pas. J’avais trop d’histoires dans la tête. Alors bien sûr, je me serais consacré moins intensément à l’écriture parce que la priorité aurait été de trouver un travail, mais une vie sans écriture est impensable.

Avez-vous été surpris par le succès de Quebert?

Oui, absolument. Et c’est quelque chose que je ne m’explique toujours pas. Lorsque Bernard de Fallois a lu le tapuscrit, j’étais à la recherche d’un boulot, car j’avais achevé mon premier roman (ndlr : Les derniers jours de nos pères) en 2009, et j’ai dû en vendre 500 exemplaires lorsqu’il est sorti en 2012. Donc je n’étais pas du tout dans l’expectative d’un tel succès. Mais Bernard a insisté pendant trois mois pour que Quebert sorte car il était sûr que cela ferait un malheur! Je n’arrêtais pas de lui dire que Les derniers jours de nos pères était sorti huit mois auparavant et qu’il n’avait pas marché, donc je ne voyais pas pourquoi des lecteurs allaient se ruer sur les 650 pages de La vérité sur l’affaire Harry Quebert, alors que personne ne lit plus, que la vie nous sollicite tellement, etc. Mais Bernard de Fallois a tellement insisté qu’à la fin, j’ai lâché prise en me disant qu’il avait une telle carrière qu’il devait savoir ce qu’il faisait. Il avait bien sûr raison (rires).

Êtes-vous agacé quand on dit de vos livres qu’ils sont des page-turner?

Pas du tout. Au contraire même. Quel auteur n’a pas envie d’entendre : « J’ai lu votre livre en deux jours, je n’ai pas pu le lâcher »? Ce n’est pas une insulte! Je préfère de loin ce genre de déclaration à quelqu’un qui me dirait : « J’ai dû me forcer à finir votre livre, c’était un enfer d’aller au-delà des premières pages!!! »

Si de dire que le défaut d’un bouquin est que l’on a envie de le lire alors… c’est que nous vivons dans un drôle de monde et que l’on envoie un étrange signal aux gens. Il ne faut pas s’étonner ensuite que l’on parle de la crise du livre. L’idée que le roman sans histoire soit devenu la norme de qualité est précisément une preuve de non-qualité. Un roman, c’est une histoire avant tout.

Je suis avant tout un lecteur et j’écris parce que j’aime lire.

Vous êtes sensible aux critiques?

Non. J’y suis très attentif mais c’est tout. Je suis un jeune auteur, de par mon âge, de par le fait que peu de mes romans ont été publiés… Il me reste encore beaucoup à faire et à apprendre… Je suis en plein apprentissage et c’est comme cela que je vais progresser. En plus, comme j’écris des romans et que je ne raconte pas ma vie, je ne vois rien de personnel dans les critiques qui peuvent être proférées. C’est la diversité de toutes ces opinions qui fait la beauté de ce que nous créons, car si tout le monde est unanime…

Il y a une grande différence entre votre premier roman publié, Les derniers jours de nos pères, qui part d’une réalité historique (le SOE, Section Executive Officer, créé par Churchill durant la Seconde Guerre mondiale) et les livres suivants qui sont de la fiction pure. Pourquoi un tel virage?

En écrivant Quebert, j’ai découvert à quel point j’aimais inventer une histoire. Le roman historique a des aspects passionnants mais il vous impose la rigueur, le cadre de l’Histoire avec un grand H, du coup cela peut vous brider. J’y reviendrai peut-être, mais aujourd’hui je traverse une phase dans laquelle j’ai beaucoup de plaisir à l’invention…

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué?

Je dirais avant tout Romain Gary. Mais avant ça, je suis devenu auteur parce que, lorsque j’étais enfant, on m’a lu des romans de Dick King-Smith ou de Roald Dahl. Il y a, dans ces livres, tout le bonheur d’être conteur et cela a eu une grande influence sur mon travail.

Bien sûr, Albert Cohen fait aussi partie de mon panthéon, mais il est arrivé beaucoup plus tard dans
ma vie. Belle du Seigneur est d’ailleurs le roman le plus réussi au monde. Il est aussi celui que j’ai lu le plus vite.

Dans tous vos romans, les anciens ont un rôle prépondérant. D’ailleurs, dans La Disparition de Stephanie Mailer, le couple de grands-parents russes est absolument unique et fait immanquablement penser aux personnages de Cohen!

Je viens d’une famille qui a fui la Russie lors de la Révolution, et les deux grands-parents de mon dernier roman m’ont permis de retrouver les miens. C’est une forme de temps dans le temps. C’est-à-dire exister en eux, vivre leur enfance, leur éducation. Comprendre cette façon d’être qui a eu une résonance très importante en moi. D’ailleurs, il y a de ça aussi dans Cohen. Il a écrit à Genève toute l’histoire qu’il a ressentie à travers les souvenirs de ses aînés, les réminiscences d’une Grèce qu’il n’a pas connue.

Vos grands-parents sont venus en Suisse directement après la Révolution?

Non, ils se sont d’abord installés à Paris et ont quitté la capitale française en 1942 pour venir vivre en Suisse. Ils habitaient à côté du Parc Bertrand, tout comme Albert Cohen, et ils se connaissaient. D’ailleurs, ma grande fierté, c’est de me dire que j’ai eu le Grand prix du roman de l’Académie française comme Cohen.

Vous n’avez jamais envisagé, comme beaucoup d’écrivains francophones, de déménager et d’habiter à Paris?

Mais qu’est-ce que vous voulez que j’aille y faire? Ma vie est ici, à Genève. Le fait de vivre dans mon coin, dans ma petite bulle et de continuer à travailler comme j’ai toujours travaillé, me convient bien.


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