Aimer Lire N° 8, février 2018

Haut les mains, la jeunesse

par Christophe Dupuis

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Le polar est une manière d’amener nos chères têtes blondes à investir le monde de la lecture et à ne plus jamais le lâcher. Passage au peigne fin de ce mouvement avec quelques plumes de la mythique collection « Souris Noire ».

L’année 1986 voit la création par Joseph Périgot de la première collection polar jeunesse : la « Souris Noire » aux éditions Syros. Trente ans après, la souris n’a pas pris une ride. Aujourd’hui dirigée par Natalie Beunat, son catalogue est particulièrement varié. Nous avons demandé à quelques-uns de ses auteurs de nous expliquer quelle est leur vision du polar jeunesse.

Honneur à l’un des piliers de la collection, Jean-Hugues Oppel pour qui « le polar jeunesse, c’est comme le polar vieillesse : donner du plaisir à lire, à frissonner, à réfléchir et refermer le livre sinon moins bête, en tous cas bien éveillé. Il faut juste faire un peu attention aux capacités intellectuelles des jeunes lecteurs et lectrices : les unes et les autres ne sont pas bêtes, seulement encore en apprentissage, de la langue comme de la marche du monde. »

Dix minutes de dingue de Jean-Christophe Tixier illustre parfaitement ces propos. Ce troisième volet des aventures de Tim et Léa nous donne du plaisir à lire (une histoire de skate et d’amitié), nous fait frissonner (car la battle de skate va emmener un des jeunes garçons dans un territoire qu’il croyait ne jamais traverser) et nous tient bien éveillés car le roman est particulièrement punchy, à l’image de ses jeunes protagonistes.

Voilà pourquoi j’en écris. Parce qu’on peut lire du roman noir dès le plus jeune âge et que l’on doit et l’on peut s’intéresser au monde et aux autres dès l’enfance. Cela permet de s’ouvrir au monde. Je suis convaincu que les livres rendent libres. Marin Ledun

Sébastien Gendron, connu pour ses polars adultes humoristiques et déjantés a écrit son premier roman ado dans cette collection. Il est intéressant de voir comment il aborde l’écriture pour les plus jeunes, car bien évidemment, on ne peut pas y retrouver des pingouins en train de prendre de la cocaïne comme dans Quelque chose pour le week-end aux éditions La Baleine : « La seule chose à laquelle j’ai pensé quand j’ai commencé à écrire pour la jeunesse, c’est que je ne pourrais pas raconter les mêmes frasques pleines de types crétins que j’utilise habituellement pour mes romans adultes. En dehors de ça, je n’avais aucun a priori.

C’est une fois que le premier roman a été publié (ndlr : L’homme à la voiture bleue) et que j’ai commencé à faire des rencontres scolaires, que je me suis rendu compte de ce que j’avais fait. Il y avait toujours autant de crétins dans mon histoire. Sauf que c’étaient des adultes et que c’était mon narrateur, un ado de 15 ans, qui avait la tête sur les épaules et qui luttait avec acharnement contre l’absurdité de ses soi-disant éducateurs. C’est un élève de troisième qui m’a fait comprendre ça en me demandant si, en fait, je ne prenais pas plus au sérieux les gosses que leurs parents. Au vu du deuxième roman que j’ai écrit, Sur la route d’Indianapolis aux éditions Magnard Jeunesse et dont l’histoire m’est venue tout aussi naturellement que la première, la réponse est : si! »

Si le style, les préoccupations et l’univers sont différents, pour Marin Ledun aussi, l’écriture jeunesse n’est pas un exercice radicalement différent de celui du polar pour adultes. Ce dernier nous confie : « Je vois le roman noir jeunesse comme un prolongement du roman noir (pour adultes). Une littérature de critique sociale qui parle des gens dans un monde en crise. Les techniques d’écriture sont les mêmes, la démarche et la grammaire sont les mêmes – proposer un regard différent sur des phénomènes sociaux, que ce soit les violences faites aux femmes, le racisme, les préjugés, la guerre en Syrie, les problèmes écologiques, la politique migratoire de la France, etc., proposer une autre histoire que l’histoire officielle. Seul le regard change. L’angle de vue, si vous voulez. Le prisme sera le plus souvent celui de l’enfance et de l’adolescence (amitié, découverte de soi et de son corps, découverte des autres et du monde, passage à l’âge adulte, rapport à l’autorité), pour ensuite aborder des thématiques qui sont, à mon sens, les mêmes que celles de la littérature adulte. »

On sent une proximité entre les idées de Marin Ledun et celles de Bertrand Puard qui nous explique à propos de sa série Les éffacés que « l’idée était d’explorer les zones d’ombre de notre société à travers un groupe d’adolescents idéalistes et justiciers. Leur montrer et leur expliquer la vérité sur des mondes peu “plaisants” a priori pour eux : la puissance des laboratoires pharmaceutiques, le monde de la banque, les relations internationales tout en leur donnant un vrai thriller, un page-turner qu’ils auront envie de lire jusqu’au bout et d’un trait. » L’archipel, qui est en quelque sorte le second volume de son œuvre pour adolescents, comme le dit Bertrand Puard, est un gros thriller de près de 300 pages. Il met en scène Yann Rodin et Sacha Pavlovitch. Yann est un jeune homme tout ce qu’il y a de plus classique, peut-être un poil taiseux, Sacha le fils d’un des plus grands truands du moment, recherché par la plupart des polices du monde. Sacha a réussi à voler l’identité de Yann.

Comment? Nous ne vous le dévoilerons pas. Sachez que la construction de l’histoire, qui ne manque pas de rebondissements, est redoutable et que la narration, qui mêle le journal de Yann et le parcours de Sacha, est particulièrement habile, donnant tout le rythme et entretenant le suspense. Les lieux sont très importants, entre autres l’archipel qui donne son titre au roman. « L’idée de L’archipel est principalement née de ma fascination pour les îles. Dans presque tous mes romans, je me suis aperçu que le lieu de l’île revenait souvent. Mes lectures favorites, comme Dix petits nègres d’Agatha Christie ou Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, sont aussi des romans où les îles sont très présentes. J’aime cette idée du territoire isolé, qui permet d’élaborer un véritable microcosme pour les personnages. Et puis l’île est aussi symbole d’aventure et de survie. »

En guise de conclusion et à propos de ces captivants romans jeunesse, citons une dernière fois Bertrand Puard qui dit à juste titre : « le terme adolescent me semble un peu réducteur car j’ai pour tous mes romans les parents et même les grands-parents qui lisent à la suite de leurs progénitures! »

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