Aimer Lire N° 7, novembre 2017

Enki Bilal ou demain c’est aujourd’hui

par Laurence Desbordes

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BUG, le très attendu nouvel album d’Enki Bilal, sera disponible dès le 22 novembre. Pour l’occasion, ce maître de la BD a bien voulu nous recevoir pour philosopher sur l’avenir de l’homme, son addiction au numérique, sa soif d’automatisation…
Une discussion fantastique.

Station Arts et Métiers. Un arrêt de métro qui sonne bien à l’oreille, qui fait rêver même. À quelques pas de là, un boutique-hôtel trendy au bar tapissé de velours céruléen.

L’homme arrive pile à l’heure, un bonnet noir vissé haut sur le crâne, une veste bleu nuit, raccord avec le lieu et qui rappelle celle des peintres du début du XXe siècle. Enki Bilal a le look d’un artiste. Mais pas que. Il en est l’essence même. Son talent est reconnu dans le monde entier. Ses tableaux, ses planches, ses décors, ses albums ont une sublime patte inégalée et les histoires qu’il imagine réveillent nos consciences. Calme, réfléchi, à l’écoute, le créateur a la parole intense et dense comme ses dessins.

Et tandis qu’à quelques mètres de là, la sphère du pendule de Foucault mime la rotation de la terre, nous refaisons le monde et nous projetons à la naissance de BUG, un 13 décembre 2041, le jour où la planète est devenue folle à cause d’un « raz-de-marée informatique » qui a fait disparaître tous les contenus du web. Quand le futur pénètre le présent et que Enki Bilal nous ouvre les yeux.

Pourquoi Bug, un album sur une panne mondiale de réseaux?

Je me suis rendu compte depuis longtemps que je déroulais la temporalité qui est la nôtre, l’actualité du monde dans lequel on vit avec la volonté d’avoir un regard qui précède l’inconnu. Cette fameuse zone du futur qui suit le présent. Je dirais aussi qu’après Partie de chasse (ndlr : Dargaud 1983) où nous avions imaginé avec Pierre Christin la fin du bloc communiste bien avant qu’il ne tombe, puis Le sommeil du monstre (ndlr : Les Humanoïdes associés, 1998) qui pressentit l’obscurantisme religieux dans lequel nous baignons aujourd’hui et ma trilogie Coup de sang (ndlr : Casterman 2009-2014) sur le dérèglement climatique, je suis toujours au cœur des thématiques de la fin du XXe siècle, avec, peut-être, un temps d’avance.

Comment expliquez-vous ce temps d’avance?

Par exemple, lors de la guerre en Yougoslavie, j’ai ressenti que le religieux était en train de dévier de ses fondamentaux pour arriver vers une quête de l’obscurantisme. Pourtant, aucun des journalistes, des intellectuels n’a pointé du doigt l’aspect religieux. On parlait de nationalisme, d’ex-communistes fascisants, etc. La dimension spirituelle était totalement laissée de côté. Or, étant né dans ce pays, je savais que les tensions étaient prêtes à exploser entre les orthodoxes serbes, les catholiques croates et les musulmans bosniaques. Certes, il fallait attiser les feux car les musulmans bosniaques étaient des gens absolument pacifiques qui n’étaient ni doctrinaires ni radicaux. Mais des pressions extérieures ont encouragé ces raideurs et l’ex-Yougoslavie est devenue un laboratoire. Ce temps d’avance m’a malheureusement permis d’anticiper la chute des deux tours du World Trade Center puisque je l’avais annoncée en 1997 quand je dessinais Le sommeil du monstre. J’avais deviné que l’intégrisme religieux s’en prendrait aux symboles de l’Occident, à savoir le WTC à New York et la Tour Eiffel. Heureusement, la Tour Eiffel, elle est toujours là!!

Alors pour en revenir à BUG, quel a été l’élément déclencheur?

Lorsque je finissais la trilogie Coup de sang, je travaillais parallèlement sur un film à propos du futur. Ce fameux futur numérique qui est en train de se mettre en place avec un déficit de transmission assez vertigineux entre notre passé et notre présent. Du coup, je me suis dit : et si un jour il y avait une panne planétaire de téléphone… Et si tout disparaissait d’un coup, de la plus petite clef USB aux avions, en passant par les centrales nucléaires, etc. C’est ainsi que BUG est né. J’ai imaginé un monde, en 2040, submergé par le numérique, et des humains encore plus dépendants de cette technologie. Mais cela ne m’intéressait pas de faire un catalogue des catastrophes qui pourraient se produire en cas de panne. Je voulais recentrer ça sur des personnages, un peu à la manière des séries américaines. J’ai donc choisi un homme qui revient de Mars – ce qui me paraît une évidence puisque Elon Musk nous promet un vol dans cinq, dix ans… – et se retrouve avec une sorte d’insecte électronique implanté dans sa peau. Il se peut que cette bestiole soit la cause de toute cette pagaille (il sourit). Mais je ne voulais pas que la source de ces dysfonctionnements soit de nature humaine ou provoquée par une faillite de la mécanique humaine.

Pourquoi avez-vous écarté cette possibilité?

Parce que j’aime bien évoluer dans une sorte de fable, ne pas rester dans un domaine bêtement réaliste.

Quand vous avez imaginé BUG, vous l’avez pensé du début à la fin?

Non, une histoire de cette trempe ne peut pas se concevoir comme ça. Je ne veux pas me dire que de la page 60 à 65 je dois dessiner telle ou telle scène. Et puis surtout, une fois que la trame est trouvée, l’histoire se nourrit du quotidien, de mon quotidien mais aussi de l’actualité.

Donc tout ça me tient en éveil et m’empêche de figer le récit. Il est important de savoir où l’on va mais pas forcément quel chemin on va emprunter. C’est ce qui rend tout le processus de création tellement excitant…

Notre société hyperconnectée vous fait peur ou vous passionne?

Les deux. Elle me fascine car je n’arrive toujours pas à m’expliquer comment ces choses fonctionnent, comment le cloud fonctionne… Mais l’autre côté de la médaille, c’est que nous sommes entrés dans une ère qui nous dépasse et c’est ce que je trouve inquiétant. Nous savons faire fonctionner tous ces appareils mais en même temps nous sommes dépendants de ceux qui les inventent, les fabriquent. Ces surdoués sont les seigneurs de demain. De plus, ils maîtrisent tellement la machine qu’ils la poussent de plus en plus loin. Avec la conquête de Mars qui est prévue dans quinze ans environ, les nanotechnologies sur le plan médical… on entre dans une ère révolutionnaire. Quelque chose que l’humain n’a jamais connu. Gutenberg, c’est presque rien à côté, et pourtant cela a été énorme, on démultipliait la communication. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est beaucoup plus grand et, à mon avis, cela dépasse tout entendement. Avec Gutenberg, on pouvait, dans un premier temps, deviner les limites de l’objet imprimé. Mais là, nous sommes face à l’inconnu. Ça me fascine mais m’inquiète aussi. La machinerie peut s’emballer. Paul Virilio, un philosophe que j’adore, a dit que la plus belle invention de l’humain a toujours son négatif sous forme d’accident et donnait l’exemple du A380, un sublime avion qui transporte 550 personnes, mais s’il tombe… Nous sommes donc dans cette zone-là où tout peut basculer. À cause de ceux qui inventent et qui peuvent aller trop loin avec les dérives de l’éthique, mais aussi à cause de l’être humain, tout bêtement. Parce que d’un côté on progresse avec des technologies de plus en plus sophistiquées et de l’autre on régresse avec par exemple l’obscurantisme religieux, le manque de compétences… On est dans quelque chose de flou, très mouvant, très excitant, et en même temps dangereux.

Le rôle des artistes, c’est de mettre sur la table certaines choses que les autres ne voient pas.

Précisément, avec votre album, vous prédisez que dans 25 ans nous serons au paroxysme de la contradiction avec des personnes hyperconnectées mais aussi complètement ignares. Votre vision de l’avenir n’est pas très optimiste!

Je crois que nous sommes au bord de la faillite politique et financière. Nous sommes au bout d’un système et d’un monde. Cependant, malgré le déficit de transmission, car beaucoup de choses vont se perdre en route au niveau culturel par exemple, il y a une nouvelle génération qui est en train de fabriquer quelque chose. Dans la vie sociale, dans les rapports entre les gens. Ou par exemple dans la façon de gérer la nourriture. Une conscience de la fragilité de la terre et de la qualité du produit émerge. On cuisine différemment maintenant. Partout dans le monde ou presque, on trouve aujourd’hui de petits endroits où des chefs inventent de belles choses avec de bons produits pour des prix modiques. Mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres dans des domaines aussi différents que l’art, les start-up, la finance, etc. En résumé, le monde ancien va s’effondrer plus vite que prévu, mais il sera relayé par quelque chose de nouveau qui va fonctionner.

Pensez-vous que l’art est une façon de nous amener à réfléchir sur l’avenir et à l’envisager?

Le rôle des artistes, c’est de mettre sur la table certaines choses que les autres ne voient pas. On regarde devant, on se pose des questions qui interpellent, et surtout nous ne faisons pas comme les politiques qui considèrent la temporalité comme une simple échéance électorale… La culture et l’art sont indispensables. Si on parle de la construction de l’Europe par exemple, on peut dire que nous l’avons ratée, et ceci parce nous aurions dû bâtir une Europe culturelle avant de bâtir une Europe du fric et de la finance. Cette erreur gravissime ne se rattrape malheureusement pas. On aurait dû construire notre Hollywood, notre Babelsberg, notre Cinecittà. Grâce à ces studios de cinéma, on aurait pu promouvoir la création d’artistes et de textes visionnaires. C’est exactement ce que les Américains ont fait au sortir de la Seconde Guerre mondiale et, aujourd’hui, ils ont transformé leur septième art en fabuleuse arme de propagande. Et nous, nous n’avons pas été foutus d’avoir cette idée-là alors que les États-Unis sont peuplés d’Européens!

Qu’est-ce qui vous fait rêver?

Un enjeu, la beauté de notre planète, la nature. Sauver ce qui peut être sauvé du monde animal et essayer de réagir, essayer de préserver les plaisirs de la vie. Cela me paraît être le rêve essentiel.

Quel est votre rapport au temps, à l’âge et à la mémoire?

D’abord, je trouve qu’il passe très vite. Quand j’étais petit et que j’entendais ce genre de banalités, je me disais oui d’accord, d’accord mais je confirme… ça passe très vite. D’autant plus, peut-être, parce que ma temporalité est particulière. Je vis à travers mes projets, donc ma vision du temps est un peu faussée. Pourtant le temps passe… L’âge est bien là! Mais bon je fais avec. En même temps, je profite de ce qui m’est donné et c’est toujours ça.

Pensez-vous que, comme dans BUG, il pourrait y avoir une sorte de revirement et que la valeur des gens serait en corrélation avec leur âge?

C’est-à-dire qu’il faudrait qu’il y ait un accident ou une révolution qui amène à ça mais, pour le moment, ce n’est pas du tout le cas. Il y a d’ailleurs une génération qui est littéralement perdue. Les plus de 55-60 ans sont considérés par beaucoup de jeunes, et peut-être même par Macron, comme quantité négligeable. Là encore, la révolution numérique a eu des effets dévastateurs. Elle brûle d’un coup le pan d’un fonctionnement, celui du rapport à la mémoire et à la mécanique puisqu’on bascule dans le virtuel, l’immatériel et le déficit de transmission.

A ce propos, le devoir de mémoire vis-à-vis de nos ancêtres et de nous-mêmes est-il indispensable?

Absolument! Si ce qui fait notre Histoire et notre traçabilité disparaît alors… Bien sûr, je réponds en tant qu’humain du XXe siècle. Je ne suis pas un grand spécialiste de l’Histoire mais le siècle dans lequel je suis né est un des plus extraordinaires : 14-18, la Révolution russe, le nazisme, la lune, les inventions!!!

Je ne peux faire autrement que de garder cette mémoire. C’est un réflexe, car je fais partie d’une génération qui a des livres, qui prend des notes… Mais on peut se demander comment réagira un enfant né en 2010 et qui aura 30 ans en 2040? Qu’est-ce que sera sa mémoire? Elle sera consignée virtuellement dans des logiciels, des fichiers, etc. et ce sera donc une mémoire globale? Moi, en naissant en 1950, j’ai vécu imprégné d’événements, d’écrits, je baignais dans une vraie matière. Est-ce que quelqu’un qui est dans cette dynamique du numérique et de l’accumulation de la communication aura le même type de mémoire que moi? Je l’ignore. Mais je pense que l’humain saura gérer sa mémoire, à sa manière, avec sa technologie puisqu’il s’adapte à tout depuis la nuit des temps. L’invention de Gutenberg en est l’exemple parfait. Depuis que l’imprimerie est arrivée, la mémoire a été gérée de façon différente. Avant elle, nous étions dans l’oralité.

Vous êtes un artiste protéiforme, auteur de BD, cinéaste, peintre, décorateur pour des films et des ballets, quel est pour vous le point commun entre toutes ces disciplines?

Pour les gens, c’est surtout le dessin mais pour moi, c’est notre monde, ce magma qui me sert de matériau de création. Bien sûr, l’outil premier est le dessin, la représentation visuelle, mais ce n’est pas le « trait » qui me fait bouger. C’est plutôt la matière. C’est elle qui me prend par la main et me dit : « tiens, prends ce crayon et crée ». Il y a quelque chose qui me pousse et jamais je ne me suis retrouvé à sec entre deux histoires. J’ai toujours une idée pour l’album d’après. C’est comme une course de relais avec un témoin qui se passe entre mes projets.

La réalisation d’un album vous prend combien de temps?

Le temps de faire purement le dessin et la peinture, c’est assez ramassé. Je dirais trois mois, ce qui est assez court. Je travaille quatre heures par jour, ce qui est énorme pour moi. Mais le temps de réflexion en amont, durant des voyages, lorsque je suis sur d’autres projets est d’environ un an et demi.

La BD a pas mal changé ces dernières années avec une recrudescence d’adaptations de classiques littéraires, ou d’autofictions. Vous sentez-vous proche de ce genre?

Pas vraiment, car même en littérature, l’autofiction ne m’intéresse pas. Cela me tombe des mains ou alors il faut avoir une vie exceptionnelle, et ce n’est pas le cas des auteurs phares du genre. Je trouve aussi que ce mouvement est une forme de régression et de paresse qui s’empare malheureusement aussi de la BD. On appelle ça des romans graphiques! Leurs auteurs se prennent en général pour des personnes importantes et, en regardant leurs dessins, on se demande pourquoi ils se trouvent si importants.

C’est le système critique qui en fait une sorte de nouvelle vague. Mais une nouvelle vague peut être d’extrêmement mauvaise qualité. Ce que je veux dire par là, c’est qu’en France, le facteur de création ultime et suprême, c’est la langue. Du coup, contrairement aux Anglo-Saxons, on a du mal avec l’image, l’imaginaire, et aussi le futur. Tout cela va ensemble. Pourtant, la langue française est suffisamment belle pour faire vivre la partie d’après, c’est-à-dire l’anticipation. Mais je me rends compte dans les débats ou les discussions que la majorité des gens se bloquent lorsqu’il faut parler du futur alors que nous sommes dedans. C’est une espèce de chape qui les empêche de réaliser dans quel monde ils vivent. C’est pour cela que l’autofiction et l’obsession du réel dans la création sont une forme de démission et de paresse. Mais cela n’engage que moi et on a le droit de ne pas être d’accord.

On m’a déjà demandé de raconter ma vie, la Yougoslavie, Tito, mon père tailleur de Tito, moi enfant émigré… mais je ne trouve pas cela suffisamment captivant pour en faire un livre. Je trouve que BUG et sa problématique sont beaucoup plus enthousiasmants.

Combien d’albums avez vous prévu pour BUG?

Deux. Lire d’une traite 200 pages enlève une part de sa force au récit. Cela va l’accompagner dans la durée et c’est ce qui me semble important.

Qu’est-ce qui vous fait rire Enki Bilal?

Beaucoup de choses. Il y a tellement de niveaux d’humour… Je reste un grand fan de Laurel et Hardy. Ils sont mon enfance. Mr. Bean aussi et bien sûr Desproges et Coluche. Ce qui me fait rire aussi, c’est l’humour un peu noir, un peu plus tordu, et sinon dans la vie beaucoup de petites choses m’amusent. Le ridicule, l’absurde… En fait, je suis absolument normal et j’adore rire! Je ne suis pas un grand dépressif comme beaucoup de gens le pensent. 

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