Désobéir pour avancer

par Muriel et Antoine Thalman

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Certains soutiennent que les grands changements sociétaux ne sont pas l’œuvre de ceux que l’on appelle « les puissants » , mais plutôt de gens sans accès direct au pouvoir tels que les suffragettes, Gandhi, Martin Luther King, Mandela ou plus récemment les militants écologistes, qui ont su gagner les cœurs en s’opposant au pouvoir. 

Ces figures historiques de la résistance non violente ont été inspirées par le philosophe, naturaliste et poète Henry David Thoreau, né en 1817 dans le Massachusetts, et qui fut emprisonné pour avoir refusé de payer un impôt. Il voulait ainsi protester contre le gouvernement américain, qui tolérait l’esclavagisme et menait la guerre contre le Mexique. Dans une attitude parfaitement pacifiste, Thoreau ne s’oppose pas à la démocratie ; il estime cependant qu’il faut écouter sa conscience et ne pas obéir à une loi inique : « La seule obligation qui m’incombe est de faire en tout temps ce que j’estime juste. » C’est suite à cette expérience fondatrice qu’il rédige son essai La désobéissance civile, qui prône la résistance passive en tant que moyen de protestation. Il est convaincu que seul l’esprit de sacrifice de quelques individus permet de conscientiser la grande majorité silencieuse, qui se contente d’attendre le moment propice, constituant sans le savoir le plus grand obstacle aux changements : « Ceux qui, tout en désapprouvant le caractère et les actes d’un gouvernement, lui offrent leur allégeance et leur soutien sont sans aucun doute ses plus solides piliers, et sont par ce fait même les plus sérieux obstacles à la réforme. » Adepte de la « révolution paisible », Thoreau accepte d’aller en prison, se retrouvant ainsi homme libre et honorable, convaincu que son action aura une influence sur les décisions de l’État, qui ne peut jeter tous les justes en prison.

Et aujourd’hui? Face à l’absurdité, à l’irrationalité de ce monde, il devient urgent de réagir au vu du développement de deux processus que Frédéric Gros considère comme intolérables : la crise climatique et l’aggravation des inégalités. Dans Désobéir, il nous invite, comme autrefois Thoreau et bien d’autres philosophes, à remettre en question notre conformisme social, notre soumission aux autorités politiques pour inventer de nouvelles formes de désobéissance. Il défend l’idée d’une démocratie critique qui exige « de réinterroger la politique, l’action publique, le cours du monde à partir d’un soi politique qui contient un principe de justice universelle… » Pour ne pas rester vaine, cette ressource intérieure doit être soutenue par un collectif, une action d’ensemble porteuse d’un projet d’avenir. Le livre tente de comprendre « pourquoi il est si facile de se mettre d’accord sur la désespérance de l’ordre actuel du monde, et si difficile pourtant de lui désobéir. » Pour Gros, les mouvements de désobéissance civile permettent de réactiver notre contrat social : en s’appuyant sur un collectif « exprimant le refus d’être gouverné comme cela », nous revenons à l’essence vivante du contrat. « La démocratie, ce n’est pas tant un régime politique parmi d’autres qu’un processus critique qui les traverse tous et les oblige précisément à être plus démocratiques. Elle est une exigence de liberté, d’égalité, de solidarité. »

Les ingrédients de la désobéissance civile

Mais pour gagner les cœurs, il ne suffit pas d’aller en prison. Gandhi et Martin Luther King l’avaient compris quand ils ont élaboré la stratégie qui allait se montrer gagnante. Il faut créer l’effet dramatique capable de faire basculer l’opinion publique et de retourner ainsi une cause qui paraissait perdue. Comment expliquer qu’une marche de 175’000 personnes à Washington passe inaperçue alors qu’une année plus tard, un petit groupe nommé Occupy Wall Street a su capter l’attention du monde entier?

Le premier ingrédient, « l’effet de nuisance », force les autorités à agir et, dans l’idéal, à déraper lorsqu’elles se retrouvent devant un dilemme insoluble : laisser les militants entraver le cours des choses, en bloquant par exemple la circulation, ou réprimer, ce qui attire la sympathie de l’opinion publique.
Mais l’effet de nuisance, seul, ne suffit pas, il convient de le combiner avec un sacrifice personnel. Lorsque les militants sont prêts à camper plusieurs jours sous la pluie ou à tendre la joue gauche aux policiers, cela permet d’atténuer les actes de rétorsion de l’autorité et de gagner la sympathie du grand public. Et les militants sont forcés de clarifier leurs valeurs en se posant la question suivante : « combien suis-je prêt à sacrifier pour cette cause? » Gandhi disait que rendre visible son sacrifice permet d’activer l’opinion publique et de raviver les consciences mortes, poussant les gens à réfléchir et à agir. Voir quelqu’un souffrir force à choisir son camp.

La désobéissance civile doit enfin être publique. Comme le dit Frédéric Gros, « on dénonce l’injustice, on fait éclater aux yeux de tous l’iniquité d’une loi en affichant bruyamment sa désobéissance. » Ainsi, c’est la diffusion des images d’un policier pulvérisant du poivre sur le visage de deux paisibles femmes, encerclées par la police, puis, une semaine plus tard, de l’arrestation de 700 personnes qui a permis à Occupy d’attirer l’attention des médias et d’intensifier sa campagne, qui s’est rapidement propagée dans le monde entier. Auparavant déjà, les images de violences commises par la police contre des personnes majoritairement noires manifestant pacifiquement pour leurs droits civiques à Birmingham (Alabama) ont permis de rallier de nombreux Blancs à la cause. Le président Kennedy lui-même déclara que ces images l’avaient écœuré. Ainsi, comme le dit Martin Luther King, « là où le mal était mis sous les projecteurs, un changement de loi fut rapidement obtenu et appliqué partout ».
Pour Gros, notre monde va de travers, il devient donc urgent de désobéir et d’écouter au fond de nous ce quelque chose qui ne se laisse pas déléguer, ce soi « irremplaçable pour penser, juger, désobéir, qui nous donne accès à l’universel ». L’obéissance aveugle nous déresponsabilise : elle a engendré de nombreux monstres ce siècle dernier. La désobéissance civile collective, mûrement réfléchie et planifiée, permet de revenir aux sources. Les mouvements d’aujourd’hui, comme les militants climatiques qui empêchent la construction ou l’extension d’un aéroport, bloquent la construction d’un pipeline ou occupent une centrale à charbon, savent s’inspirer des stratégies du passé pour mobiliser une masse critique de sympathisants et nous obliger à retrouver l’humanité qui est en nous.

Ecoutez Philippe Gros parler de la désobéissance…


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